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Règlement de comptes

Auteur de recits


Récit écrit par JYDUC.
Auteur homme.    Contacts de l'auteur : jyducfreefr



histoire publiée le 04-03-2011
Catégorie :Humour, Parodies
Histoire 8272-j593

Titre : Règlement de comptes

Nouvelle  Souvenirs  Ecole 
 
 

Règlement de comptes


Ce mardi matin, lorsque notre maîtresse écrivit au tableau noir, avec sa craie au cri strident, 64 x 7, et qu’elle attendit qu’un élève, le doigt en l’air, se proposât au déchiffrage de cette énigme arithmétique, je me portai immédiatement volontaire.
C’était un jour banal en classe de CM2, à l’école Duphémur.
Personnellement, je me repaissais de cet instant suspendu où tout le monde se sent subitement dans la peau d’un gibier traqué par le plus terrible des prédateurs. Les regards échangés sont analogues à ceux de jeunes cerfs cernés par une meute de loups dont l’estomac crie famine – en l’occurrence, là, une louve solitaire.
Nous étions deux à ne pas craindre la curée. L’un grâce à son insolence, sa débrouillardise, l’autre à cause de son don muselé, kidnappé… L’institutrice lui avait souvent fait comprendre qu’il valait mieux qu’il s’abstînt de répondre, car c’était trop facile pour ses neurones calculateurs. Ainsi était-il condamné à rester assis pendant la distribution d’invitations à se déplacer jusqu’au tableau. Lui qui aimait tant être le centre d’intérêt de la classe, la cible de tous les regards, voilà qu’il devait ruminer sa frustration tandis que je me rongeais les ongles ! Mais il avait de quoi s’occuper, car je lui avais demandé de compter mes copeaux… Il avait cru que j’étais sérieux.
Au tableau, craie en main, je simulais le trac, pour attendrir l’institutrice ; mais, la plupart du temps, je raccourcissais la longueur de mes doigts pour des prunes ; la louve continuait de montrer les crocs, l’œil torve, la bave aux lèvres.
Donc, là, face au danger, le petit génie me soufflait la réponse ou je lui soufflais dans les bronches. Les vases communicants au pays des écoliers, en quelque sorte. Cela dit, il aurait pu, en échange, me réclamer de lui corriger quelques fautes d’orthographe, lors des dictées, en épelant à son oreille les mots à déchiffrer, hein ? Mais lui, cet intriguant, préférait zapper sa revanche. Etait-il à ce point (à la ligne) maso, ou carrément con ? Compter comme un banquier ne rendait pas intelligent, apparemment, si ? En réalité, c’était une preuve de maturité, mais je ne l’appris que lorsque je fus en âge de m’en souvenir, les tempes grisonnantes et une première ride zigzaguant sur le front.
Au premier abord, on pouvait imaginer que je me sacrifiais, que je partais au casse-pipe ; mais, à la réflexion, le but de la manœuvre, c’était avant tout un travail d’approche. Le monde à l’envers : la proie s’immisçant dans le périmètre de chasse du grand fauve pour mieux jouer avec lui.
J’avais donc acheté Emile Leconte, le matheux de service au nom prédestiné, troquant des photos de nanas plus ou moins à poil contre son silence, à l’occasion de ces exercices quotidiens de calcul mental.
J’ignorais alors que l’institutrice lui avait demandé de ne pas participer au contrôle de niveau, pour permettre aux autres élèves de se distinguer sans faire le moindre complexe.
Il suffisait de déchirer la page des petites culottes du catalogue des 3 Suisses que ma mère recevait régulièrement par la poste. Le coup classique. Je le soupçonnais d’être amoureux de l’institutrice mais, grand seigneur, je préférai éviter de le titiller sur le sujet. Il devait aimer les loups. A l’époque, le mot « zoophile » ne signifiait rien pour moi – peut-être une vague maladie que l’on attrapait au zoo, en s’approchant trop près des cages ? De toute façon, s’il ne respectait pas notre deal, j’avais prévu de me servir de l’info pour le faire chanter, ce beau merle !
Le coquin se rattrapait par le biais des interrogations écrites, car, dans ce registre, c’était un sacré numéro. Et, tandis que je flirtais avec le sous-sol statique, il collectionnait les pics statistiques. Il était plus prompt que son ombre, qui comptait ses pas avec amour et assiduité, gentil toutou à son pépère.
Tel un combattant privé de campagnes sanglantes et qui moisit, bâillant et se tournant les pouces dans sa caserne, je dressai un trio de phalanges vengeresses et revanchardes vers le ciel, comme si je montrais la lune en plein jour. Ici, le baraquement ressemblait plus à une couveuse qu’à un « bâtiment » de guerre appelé à former des combattants. Mais peu importait, car les conflits, désormais réglementés par l’électronique, ne sont plus du seul ressort des soldats. Cette classe n’était certes pas un champ de bataille ; toutefois, dans la cour, les comptes continuaient de se régler à coups de billes, et le préau se transformait parfois en terrain miné, tant les enjeux étaient musclés, explosifs.
Je me dirigeai vers la cible à la manière d’un missile téléguidé, le regard rivé sur l’objectif, puis m’emparai de la craie blanche (cette couleur me donne la nausée) et traçai la réponse en faisant volontairement crisser la bûchette incolore. J’aimais bien taquiner l’ouïe de mes camarades de classe. Ainsi avais-je la certitude qu’ils étaient attentifs à mes exploits… numériques !
Fidèle à mon habitude, j’écrivis le « résultat » en utilisant l’alphabet conventionnel :

QUATRE CENT QUARANTE HUIT

Et toujours en majuscule d’imprimerie.
Mademoiselle Prudhomme (quel drôle de blase pour une femme, hein ?) me toisa alors comme si j’étais un pestiféré et me flanqua illico un zéro pointé.
L’ovale de cette note me fascinait et évoquait en moi des rondeurs féminines dont notre chère (chair ?) maîtresse ne saurait jamais s’enrober, tant elle était anorexique et masculine. En voilà une, ma foi, qui méritait le nom qu’elle portait ! Heureusement, cela n’est pas toujours avéré, car la prof de philo de mon grand frère, par exemple, se nommait madame Chauvet et arborait une queue de cheval qui hennissait de plaisir en déboulant dans son dos – une chute de reins que cet étalon soyeux se refusait toutefois à remonter au galop.
Mais, bordel, ce n’est tout de même pas de ma faute si j’ai une sainte horreur des maths, si ? Même les peaux mates me débectent – juste la prononciation du mot, évidemment. Je détestais les joueurs d’échecs, surtout leur cri de triomphe final. Et l’acteur Matt Damon, dont je ne regardais jamais les films. Les chiffres me font gerber : je n’y peux rien… Point, à la ligne ! A la télé, quand l’émission Des chiffres et des lettres est programmée, c’est plus fort que moi, je détourne les yeux lorsque le candidat énumère son score après avoir lancé, empruntant un ton à la fois fier et enjoué, la célèbre phrase :
– Bon sang, mais c’est bien sûr ! Le compte est bon !
Ou quelque chose d’approchant…

Et maintenant, je demeure encore persuadé que si, un jour, on me colle un numéro de matricule dans le dos, j’inviterai ma sœur, qui est couturière, à en broder l’équivalent en toutes lettres… Et si on me le tatoue sur les omoplates, je fais signe au boucher, pour qu’il me dépèce à vif, avec son grand couteau, à l’endroit où ma peau aura été taguée. J’irai sans doute au trou, mais basta ! Porter des chiffres sur les épaules, c’est plus lourd qu’une montgolfière dont la nacelle est bourrée d’enclumes, non ? Bonjour le lest ! Même l’image est pesante. Et il existe des trous ovales. Pourquoi les zéros pointés ne sont-ils pas ronds ?
A l’époque, je me disais que, plus tard, une fois marié, lorsqu’il serait question de remplir un chèque (à l’attention de ma femme, qui se sera encore payé une nouvelle robe), je demanderai gentiment à ma douce et tendre moitié de finir de le remplir. Tout ce qui est « chiffré » : la somme, la date…
Que voulez-vous, je suis sentimental et littéraire, moi ! N’en déplaise aux comptables et autres percepteurs, qui ne comptent que sur eux-mêmes et ne perçoivent pas la différence !

Tant d’années avaient passé, fugaces et inconstantes. Je n’osais plus les détailler, tant elles furent nombreuses et tant ma mémoire devenait sélective au gré de l’écoulement du temps. Pas bon, ce décompte-là, non ! Le compte à rebours nous empêche d’avancer l’esprit libre, oui !
Aujourd’hui, j’écris des best-sellers ; mais il m’avait fallu, pour en arriver là, être édité à compte d’auteur. Un comble !
J’ai épousé une femme adorable. Le seul hic, c’est son nom de jeune fille : Mélanie Prudhomme. Oui, bravo, vous avez deviné ! C’est la fille de ma maîtresse du CM2. Et vous savez quoi ? Emile Leconte s’est aligné sur le coup, l’enfoiré ! Mais, très vite, je l’ai recadré, lui faisant miroiter un chantage odieux, un de plus. J’ai un pote inspecteur des impôts et… Vous m’avez compris.
Le monde est si petit… et la distance qui sépare le destin du hasard si restreinte, que l’on ne peut la calculer qu’avec des mots doux.
J’avais rencontré ma future épouse au bal des anciens de l’école Duphémur. Mademoiselle Prudhomme, qui ne s’était jamais mariée – elle avait donc fauté, la louve solitaire ! –, n’avait pu y venir et s’était fait représenter par sa chère (et bien en chair, elle) fifille.
Je me rappellerai toujours la fois où je lui ai demandé sa main, au restaurant – la main de Mélanie, pas celle de sa maman, voyons ! Elle ne m’a pas tout de suite répondu favorablement, me laissant mijoter une nuit entière dans la marmite du doute. Mais, le lendemain, je recevais (façon de parler) un mot écrit de sa main. Il trônait dans la boîte aux lettres tel un message urgent et précieux. Inestimable au point qu’il aurait souffert si une main impie l’avait souillé – même en prenant des gants. Elle avait dû le rédiger juste avant que je ne me réveillasse et prisse le petit déjeuner en sa compagnie. Elle l’avait déposé en partant à son boulot. Quel talent de la mise en scène ! C’était un tantinet théâtral, je le reconnais, mais j’appréciai. Valait mieux cela que d’aller déclarer sa flamme à la téloche, devant un (quelquefois deux) présentateur(s) narquois, un parterre de témoins directs tout à fait neuneus et des millions de téléspectateurs plus cons que nature (présentateur inclus).

Elle s’était servie de son rouge à lèvres pour griffonner à la hâte sur une feuille de papier chiffonnée :

15 21 9

Ce n’était évidemment pas le résultat du tiercé de dimanche. Vingt et un chevaux au départ, c’était plus qu’improbable ! Je mis deux bonnes heures pour capter la malice de la bafouille démarcheuse. Elle avait « traduit » les lettres par les chiffres correspondants.
Le 15, c’était la place alphabétique du O ; le 21, c’était le U ; le 9, c’était… le I.

O U I

Je fus le plus heureux des hommes.
Enfin, une femme sur laquelle je pouvais compter ! Pourtant, quand on aime, on ne compte pas !
Je ne lui ai jamais demandé comment elle aurait écrit, majuscule ou minuscule, si elle avait été moins matheuse !
Elle avait la peau mate, jouait aux échecs et adorait Matt Damon (j’en étais parfois jaloux).
La digne fille de sa mère… et les formes en prime.

Notre fils vient de naître. On l’a prénommé Mathieu.

La nuit au cours de laquelle il nous réveilla pour la première fois, je faisais un rêve étrange.
Je marchais sur une plage interminable et le vent sifflait sur les vaguelettes dont les plus hardies venaient expirer à mes pieds. Le ciel s’obscurcissait et j’entendis, au loin, s’exprimer le tonnerre, avec sa grosse voix de baryton. La mer était grise, et l’écume des vagues me paraissait jaunâtre, glauque. Mais ce n’était que le reflet du phare dont la lumière baladeuse dessinait des ronds dans l’eau. Un sunlight cherchant un artiste s’étant égaré sur scène.
Soudain, il se mettait à pleuvoir. J’avais soif et j’ouvrais la bouche pour me désaltérer de l’ondée des cumulonimbus. Mais ce ne fut point (à la ligne) des gouttes de pluie qui me picorèrent le visage…
Il pleuvait des chiffres. Et j’avais la bouche pleine de zéros. Comme des hosties dont le distributeur est devenu fou. Les chiffres rebondissaient sur le sol, et certains venaient me chatouiller les mollets.
Je me réveillai quand le visage de ma belle-mère apparaissait dans le ciel, écartant les nuages de ses grandes mains toutes ridées. Elle hurlait en me fixant de ses yeux de louve :
– N’oubliez pas de ramasser vos copeaux d’ongles, jeune homme, avant de regagner votre place !
Ils avaient tous la forme d’un beau zéro pointé.
On eût dit des lentilles de contact.
Je portais des lunettes maintenant. J’étais myope comme une taupe. Moi qui croyais que seuls les bons élèves n’y voient goutte…




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