Rencontrez, discutez et faites connaissance sur Des Histoires...
...
ESPACE AUTEUR (pas encore inscrit)
 
mémoriser     [Mot de passe perdu ?]
écrire une histoire Ecrire une histoire
Faites connaitre ce site :
 

L'ogre de pierre

Auteur de recits


Récit écrit par JYDUC.
Auteur homme.    Contacts de l'auteur : jyducfreefr



histoire publiée le 04-04-2011
Catégorie :Fantastique, SF, Fantasy, Uchronie
Histoire 8293-j596

Titre : L'ogre de pierre

Nouvelle  Picaresque  Rural 
 
 

L'ogre de pierre


Ici, à Langogne, bourg lozérien dont le passé médiéval craint l’amnésie comme la peste…

Lourd et menaçant, l’hôtel se dresse face à la gare. Vingt mètres les séparent. Il la domine du haut de ses six étages, comme pour mieux l’écraser s’il venait à s’effondrer un jour.
Il est patient, il attend son heure. Il sait que seul un tremblement de terre peut l’aider à capturer sa proie, qu’il chevaucherait enfin, le béton lézardé se mêlant aux gravats concassés.
A en croire les Langonais, l’échéance approche à pas de géant, les plus négatifs redoutant que cela se produise en été, quand le Cévenol abandonne sur les quais des cohortes de voyageurs venus effeuiller la Margeride.
Dès lors consulte-t-on la voyante du village, Madeleine Dumas, alias Mado-la-borgne, dont la vue est soi-disant brouillée par une brume épaisse stagnant dans le futur – elle n’est cependant pas aveuglée au point d’ignorer les billets de banque. Les ados, eux, font des paris sur la date et l’horaire du train qui se délestera du contingent de touristes sacrifiés. Un clodo éméché affirme avoir vu onduler le toit du bâtiment naufrageur, mais personne ne l’écoute – comment croire quelqu’un se vantant de pêcher des truites avec la langue ? S’exposant au danger, des gamins s’amusent à piétiner l’ombre de cet ogre de pierre – c’est le surnom qu’un journaliste lui a donné. On dirait des fillettes jouant à la marelle au bord d’un précipice… La mort est si friande de ce gibier à chair tendre ! Mais lorsqu’on leur demande à quoi rime ce manège ridicule, le plus mûr de la bande déclare solennellement :
– Vous voyez bien qu’on l’émiette pour éviter que des pans entiers tombent sur les trottoirs… Nos parents y passent parfois, le soir, s’il fait beau, et on ne voudrait surtout pas qu’il leur arrive malheur !
Il récolte toujours un froncement de sourcils suivi d’une réprimande.
Que ces petits plaisantins aillent écraser des cafards ailleurs !

En raison de la mise en service du train touristique des Gorges de l’Allier, il avait fallu agrandir la salle des pas perdus de la gare de Langogne. Avant, l’exiguïté des lieux poussait les gens à se marcher sur les pieds ou à s’asseoir par terre, comme flottant sur une mer de valises. Les traits déformés par un rictus de serial killer, les plus pressés jouaient des coudes, autos tamponneuses de chair et de sang. Les prises de bec se multipliaient. Chacun y allait de son nom d’oiseau non répertorié, et cette pièce à l’acoustique brouillonne se métamorphosait aussitôt en basse-cour caquetante. Un renard s’était-il glissé dans le poulailler ? La fin des migrations est tellement plus supportable quand personne ne vous vole dans les plumes !
Un guichet avait été rajouté, très différent des autres, plus convivial. On l’avait installé dans un bureau tapissé d’accrocheuses photos : viaducs, tunnels, cascades, forêts de feuillus, de résineux, une chapelle troglodyte…
Un slogan basique et pompeux en surmontait l’entrée :

Quand le travail des hommes épouse la nature

Le plan du trajet était punaisé sur un antique tableau noir qui avait sans doute servi de cible à un lanceur de couteaux. Un instituteur doué dans le maniement des lames y aura sans doute tracé à la craie le profil de l’amant de sa femme avant de…

La gare mordait maintenant sur la place réservée aux manœuvres des cars, correspondances pour Mende, Marvejols, Florac, et les départements voisins, Ardèche, Haute-Loire, Gard…
Avant cette rénovation, l’esplanade mesurait trente bons mètres de large, dans une impasse qui allait mourir sur des rails laissés à l’abandon et dont la plupart pénétraient au cœur d’anciens hangars où l’on avait jadis garé de noires locomotives au profil de chenille de fer. Ça et là, des squelettes de wagons à bestiaux, coquilles évidées ou insectes morts, se rappelaient au bon souvenir de l’époque où les abattoirs de Langogne fonctionnaient à plein régime. En les apercevant, les papets se revoyaient en culottes courtes tandis qu’ils admiraient la ferraille roulante des longs trains de marchandises, quand la tête du convoi sortait d’un tunnel alors que la queue n’y était pas encore entrée… Le crissement assourdissant des freins et l’odeur entêtante du ballast les effrayaient et les fascinaient tout à la fois, comme ces aiguillages aujourd’hui manipulés par d’invisibles mains.
– La mémoire est le vaisseau temporel le plus rapide pour voyager dans le passé ! lâcha le chef de gare en les observant.
– Alzheimer les en délivrera peut-être un jour ! lui souffla un contrôleur cynique.

Le premier propriétaire (et bâtisseur) de l’Hôtel de la Gare, Maxime Gallon, avait très indirectement participé à la Bataille de la Marne. Il conduisait l’un des célèbres taxis qui s’apprêtaient à frapper un grand coup avant de marquer la mémoire des peuples.
Par la suite, il avait suivi au jour le jour l’évolution de cette sanglante guerre, relisant moult fois les articles de presse s’y rapportant. Il lui arrivait même de s’imaginer pataugeant dans la boue des tranchées, à la recherche d’un coin pour se reposer, n’ayant pas dormi depuis trois longs jours. Mais les obus pleuvaient et les balles ricochaient, traçant dans l’espace des zigzags meurtriers.
Ainsi vivait-il cet affrontement par procuration, culpabilisant d’être obligé de rester au chaud pendant que ses « frères d’armes » collectionnaient les engelures… La nuit, ses cauchemars avaient le goût du sang et il se réveillait en tremblant, parfois en pleurant. Ses larmes laissaient sur l’oreiller des taches en forme de plaie par balle. Puis l’Armistice fut enfin signé et il recouvra le repos (qui n’était pas celui du guerrier). Une très mauvaise vue – dans la famille, la myopie était congénitale – l’avait dispensé de rejoindre les vaillants Poilus dont la gloire allait lui faire, sa vie durant, de l’ombre. La plus noire des ombres.
En août 1919, conseillé par un ami parisien dont le père, retraité du cadastre, était auvergnat, il s’était pointé en Lozère pour, selon ses propres termes, se payer une bonne cure d’amnésie. Son but : oublier toute cette merde dont il ne parvenait pas à se laver, malgré la légitime fierté d’avoir participé (de loin) à une opération de nettoiement. Dans les livres d’Histoire, son nom ne sera certes pas mentionné, mais son outil de travail figurera, pourquoi pas, sur une photo représentant la longue colonne des véhicules réquisitionnés ! Peut-être même reconnaîtra-t-on ce chauffeur, là, au sourire crispé et dont les mains enserraient le volant comme si ses paumes avaient été, au préalable, enduites de glue.
Au cours de cette purge bucolique où il se jeta à corps perdu dans la pêche à la truite et la randonnée, il avait rencontré Georgette Jolivet, une jeune et jolie infirmière qui avait renoncé à continuer de soigner les malades pour s’occuper exclusivement de son cas. Une cheville se tordant lors d’une escalade, un ligament lésé, et voilà qu’un séjour à l’hôpital lui ouvrait un horizon nouveau ! Huit mois plus tard, ils se mariaient à Mende, ville natale de l’épousée, avant de s’installer à Langogne pour toujours.
Un soir, alors que le couple se baladait main dans la main tout en se projetant par le verbe dans l’avenir, Maxime Gallon avait eu une vision. Son regard s’était fixé, sans qu’il pût l’en détourner, sur ce toboggan de verdure qui cascadait jusqu’au trottoir, en face de la gare. Il en avait été obsédé au point de cauchemarder la nuit, et même pendant la sieste.
C’était un pré pentu où des gamins jouaient à faire de la luge en utilisant des cartons d’emballage pour glisser sur l’herbe grasse. Au sommet, parmi les spectateurs, des filles lorgnaient sur les héros du jour d’un œil distrait. Les « surfeurs » en culottes courtes dévalaient cette surréaliste piste de ski en riant et criant, ce qui agressait les tympans. Des sourires nostalgiques s’allumaient pourtant sur le visage des rares adultes – les parents évitaient de venir. Le silence prenait sa revanche lorsqu’il fallait retourner là-haut…
Dans son mauvais rêve, Maxime Gallon faisait les cent pas dans la salle d’attente de la gare. Des cris d’enfants imposaient une ambiance d’école à l’heure de la récré. Une ombre verte recouvrait peu à peu la voie ferrée, nuage d’orage gonflé de sève. Un bruit fracassant ébranlait soudain les murs, comme si les quais se fissuraient afin de permettre aux démons du magma d’investir le monde des vivants. Des gamins tombaient du ciel, délestage d’urgence d’une montgolfière en plein naufrage. Ils étaient nus et on les avait peints en vert. Ils ne s’écrasaient pas, non, ils se posaient mollement, leurs ailes membraneuses continuant de battre dans l’air surchauffé. Ils ricanaient telles des hyènes, dévoilant des crocs de loup-garou. Maxime Gallon se réveillait juste quand la horde verdâtre se jetait sur lui, toutes griffes dehors, tandis que l’on annonçait le déraillement du train qu’il attendait depuis vingt bonnes minutes…

Il avait décidé d’acheter le terrain et d’y faire bâtir une villa. Le permis de construire lui avait été délivré sans sourciller, le père de son ami parisien ayant gardé des contacts en haut lieu – le préfet de Lozère adorait l’Auvergne. Le piston sévissait également en milieu rural. La vue, au-delà de la gare, que l’arc-en-ciel enjambait après l’ondée, évoquait une carte postale. Au printemps, l’armée des jonquilles encerclait Langogne, assaut saisonnier dont les assiégés se réjouissaient sans qu’il fût question du syndrome de Stockholm.
Un vieil oncle devenu milliardaire grâce au pétrole avait fait de Maxime Gallon son légataire universel. Lui qui se croyait l’unique survivant de la famille… Il avait donc amassé assez d’argent pour ne pas avoir à se plaindre du prix de l’essence jusqu’à la création du moteur à eau.
A Paris, le jour de l’Armistice, à la terrasse d’un bar du Quartier Latin, une diseuse de bonne aventure lui avait prédit un avenir plus rose que les joues d’un nourrisson. Elle était jeune, tout juste vingt ans, à vue d’œil. Il avait retiré sèchement sa main mais elle avait eu le temps d’en lire les grandes lignes, chance et vie, avant de débiter sa (présumée) charlatanesque prose. Il avait longtemps regretté son geste, se jurant de la retrouver pour la remercier, comme si elle avait eu quelque influence sur son karma – mais lui pardonnerait-elle de l’avoir traitée de « Gitane sans filtre » ? Un jour prochain, il remonterait à Paris, avec ou sans sa femme…
L’idée de l’hôtel lui était venue alors que les travaux avançaient au ralenti à cause d’intempéries persistantes. Georgette l’avait encouragé dans son entreprise. Creuser les fondations avait pris plus de temps que prévu et… L’architecte en avait piqué une crise de nerfs. On avait frôlé une mutinerie des maçons. Mais il fallait tenir compte de l’avenir touristique du village, n’est-ce pas ? Et, cerise sur le gâteau, en profiter pour titiller le cadastre dont l’un des cadres avait, paraît-il, des origines teutonnes. On le soupçonnait, d’ailleurs, de travailler en France sous un faux nom.

C’est en avril 1943 que les Allemands revinrent à la charge dans la vie de Maxime Gallon. Des wagons bourrés de munitions destinées à la résistance locale avaient été pris pour cible par un Stuka allemand dont le pilote était particulièrement malhabile. On les avait parqués dans le hangar le plus éloigné de la gare, sans doute dans le but de la préserver, justement, d’une attaque aérienne. Mais comment les Boches avaient-ils su qu’ils étaient ICI ? En cette période difficile, les traîtres foisonnaient, mauvaises herbes de la nature humaine. Ce jour-là, il faisait un temps maussade et brouillardeux. L’ennemi avait mal manœuvré au moment de lâcher la purée. La bombe – un gros pétard mouillé, oui – avait rebondi sur le toit de l’hôtel, presque désert hors saison, avant d’atterrir sur la terrasse du quatrième étage où Maxime Gallon avait transformé les quelques ares cultivables en jardin potager.
Les légumes maison garnissaient les assiettes, à l’heure des repas, et certains clients privilégiés – parmi les plus fidèles – pouvaient même organiser une cueillette privée. Qui aurait eu le culot de les revendre au marché, hein ? Aucun supplément n’était à régler à la fin du séjour. Tout le monde ne mangeait pas dans la grande salle aux armoiries et le chef cuisinier n’était pas rancunier.
Ce petit coin agraire était situé au sommet de l’ancienne piste de ski. Une porte grillagée y bâillait sur un minuscule terre-plein herbu où se dressait une maison triste. Disposés sans application sur le rebord des fenêtres, des pots de géraniums tentaient d’en égayer la façade. La plupart des volets, ternes parenthèses de bois délavé, n’avaient pas été épargnés par les insectes xylophages. Derrière les carreaux brumeux, allaient et venaient des ombres éphémères, s’allumaient des regards curieux… Quelquefois, des mains apparaissaient puis disparaissaient, faisant onduler des rideaux jadis de couleur vive. Les bruits de l’extérieur attiraient toujours l’attention, notamment lorsqu’un client de l’hôtel parlait trop fort en arrachant une botte de carottes, un chou-fleur… Plusieurs familles vivotaient là, sur trois étages, dans des appartements aux murs craquelés et constellés de taches d’humidité.
Il avait plu quatre jours durant et la bombe s’était enlisée dans le jardin boueux. Mais quelqu’un avait été témoin de la scène : un enfant ! Un enfant amoureux fou de la pluie. Installé aux premières loges, les mains appuyées contre la vitre, pianotant sur le verre une improbable sonate, il semblait en compter les gouttes. Le troisième jour, il avait grêlé comme si des billes tombaient du ciel. Le garçon avait apprécié ce spectacle qui lui rappelait l’école ; à la récré, il dépouillait ses camarades de jeu de quelques poignées de galots d’un calibre équivalent. Il avait assisté à la scène de l’engloutissement et s’en était bien imprégné. On eût dit le Titanic. Le sol imbibé avait gobé l’énorme obus. Ses yeux s’étaient agrandis mais il était resté imperturbable et n’avait pas eu le réflexe d’alerter ses parents. C’étaient les vacances de Pâques et ils ne s’étonnaient nullement que leur fils fût à ce point fasciné par cette interminable averse que les spécialistes appelaient épisode cévenol. Le sujet avait été abordé à la radio – un poste à galène trônait dans un coin, juste à côté d’un vieux fauteuil. Une émission au cours de laquelle d’éminents météorologistes débattaient de la notion de microclimat. Le garçon ignorait que l’eau des nuages pût changer la terre en sables mouvants. Il avait à peine huit ans mais, paradoxalement, connaissait déjà les dégâts occasionnés par une explosion. Il avait assisté, de loin, au creusement de fondations. Autour de Langogne, des maisons poussaient comme des champignons. A ce rythme, le village serait bientôt une ville !

Plus tard, la guerre n’étant plus qu’un mauvais souvenir, l’enfant avait mal grandi. Maintenant qu’il était ado, il ne supportait plus d’être hanté par ce secret. Lors des crises, il frissonnait et claquait des dents, tandis que ses yeux viraient au rouge. Pour se défouler, il se postait sur le quai à l’heure où les trains en provenance de Marseille ou de Paris s’arrêtaient deux minutes pour se délester un peu. Il apostrophait à la volée les estivants qui n’en croyaient pas leurs oreilles.
– Hé ! Vous, vous… et vous. Ecoutez-moi ! Cet hôtel, là, évitez-le ! Fuyez-le comme la peste ! Son ombre vous nargue quand vous avez le dos tourné. Il est venimeux, dangereux. Oui, dangereux, mortel même ! Croyez-moi sur parole, bordel ! Il a un fœtus de fer planté dans le ventre et ça fait tic-tac, tic-tac… Une bombe… une bombe est enterrée dans le jardin potager du quatrième étage et peut exploser à tout moment. Fuyez, je vous dis ! Retournez d’où vous venez ou allez pioncer ailleurs !
Il aurait pu brandir une pancarte, certes, mais il avait opté pour l’expression orale. C’était plus spontané, ma foi, et l’improvisation paraissait tellement plus sincère qu’un discours figé ! Il est plus aisé de convaincre par le verbe quand la bouche articule…
Il n’avait jamais trouvé meilleure thérapie pour lutter contre ces fantasmes morbides qui lui pourrissaient l’existence. Il se voyait creusant dans le jardin, à la recherche de la bombe : muni d’une pelle, il y déterrait un coffre bourré de louis d’or, le squelette de la Bête du Gévaudan… Sa déception était immense, à l’image de la célébrité récoltée grâce à ses découvertes. Depuis, il s’était mis à détester la pluie au point de ne plus prendre de douche.
Magnanime, Maxime Gallon ne s’en offusquait pas, car son chiffre d’affaires n’en souffrait pas lors des grandes vacances. Tout juste s’en était-il plaint à ses parents, du bout des lèvres… De toute façon, personne ne croyait cet ado mal dégrossi. Si on le détaillait de la tête aux pieds, on était surtout interpellé par sa silhouette : un crâne d’adulte vissé sur un corps d’enfant. Atteint de nanisme, il ne décollerait jamais et mourait plus vite que les autres gamins de son âge sans avoir pris un seul centimètre.
Fumait-il la moquette avant chaque esclandre ? Faisait-il une crise de delirium tremens ? Etait-ce un mythomane, ou un petit rigolo qui amusait la galerie ? Oui, ses potes se cachaient quelque part, debout derrière un car garé sur le parking, accroupis au-delà du muret délimitant l’esplanade, au fond de l’impasse, où ils le regardaient faire son cinéma, se retenant de glousser pour ne pas être repérés. C’était peut-être le gage du perdant, à la suite d’un pari stupide…

Un soir, après avoir soupé d’une omelette aux cèpes et d’un yaourt, il était parti se balader le long du Langouyrou, la rivière qui traverse Langogne, pour y écouter dans la nuit les truites moucher, et n’était jamais rentré.
Il avait seize ans.

Il se murmurait, dans la région, que les filles de Langogne étaient les plus romantiques du département. Elles s’étaient réunies en petit comité, se faisant appeler les « ragoteuses de briquettes », histoire de créer des on-dit qu’elles lançaient par la suite à la cantonade tels des frisbees. Des bruits parmi les plus insensés tonitruaient et le bouche à oreille en assurait la transmission en sourdine… Il y avait forcément quelqu’un pour saisir l’info au vol, chasseur de papillons capturant un magnifique spécimen. Et comme elle lui brûlait les doigts, il s’en débarrassait en le balançant chez le voisin, qui reproduisait l’opération dans le jardin suivant, jusqu’au bout de la rue. Cela évoquait un galet ricochant à la surface d’un lac. Au début, la personne concernée en souriait, puis l’idée lui tournait la tête aussi sûrement qu’un pichet de vin rouge bu cul sec, et elle se mettait aussitôt à trop parler. On ne croyait pas à une épidémie de mythomanie, non, mais d’aucuns pensaient qu’il y avait forcément une part de vérité dans ces élucubrations dignes d’un scénariste hollywoodien.
Ainsi, d’après ces jeunes dévergondées dont la langue fonctionnait à la manière des ailes d’un albatros, deux maisons amoureuses s’étaient-elles tout récemment rapprochées, métamorphosant la rue qui les séparait en un coupe-gorge de moins d’un mètre de largeur. L’action se déroulait toujours à la tombée de la nuit, et les membres de cette secte secrète se regroupaient parfois aux deux extrémités du boyau, une bougie à la main, afin d’assister à la suture des façades. Les insomniaques croyaient assister à un énième ballet de lucioles ; mais nul ne songeait qu’il pût s’agir d’une cérémonie satanique. Apparemment, les réticents au gros dodo n’avaient pas l’esprit du mal.
Pour se rendre chez le voisin d’en face, il était dorénavant inutile de traverser la ruelle : il suffisait de franchir le rebord d’une fenêtre. Aussi avait-on tout intérêt à laisser les volets ouverts, car le risque d’être emmuré vivant existait bel et bien. Mais si une ménagère pénétrait au cœur du passage, ne serait-ce que pour réintégrer ses pénates, les « ragoteuses de briquettes » s’interposaient puisqu’il ne fallait surtout pas troubler le baiser des tourtereaux. Le risque qu’elle fût compressée par l’étau des murs ne semblait guère sauter aux yeux des sentinelles. C’était néanmoins l’argument qu’elles brandissaient comme un étendard.
– Votre corps risque de perdre tout relief, madame, alors veuillez attendre la fin des roucoulades ! Quand les tuiles cesseront de vibrer et les gouttières de grincer sur les toits… Et attention, peut-être qu’un jour, vous ne pourrez même plus rentrer chez vous, car la cicatrice se sera formée en un éclair et ça signifiera qu’un orgasme a ébranlé le quartier ! Il vous restera la solution de passer par la cheminée !

Il existait un réel parallèle entre cette légende et…
En effet, l’Ogre de pierre se soudant à sa fiancée d’en face après avoir fondu pour et sur ELLE…
ELLE, oui, ELLE, tellement plus âgée que LUI, et pourtant, pourtant toujours là, fidèle au poste, plus active que jamais ! ELLE, que l’on a bichonnée, que l’on a tant de fois retapée pour que les voyageurs s’y sentent comme à la maison…
Et LUI, oui, LUI, debout depuis deux fois moins de temps mais promis à la maladrerie malgré moult ravalements de façade… LUI, ce géant aux entrailles de béton, qui se desquame par plaques entières tel un vieil iguane en pleine mue !
Les jours de grand vent, ses tuiles se décrochent puis explosent sur le trottoir, leurs éclats menaçant de mitrailler les cars, d’éborgner les passants… Ses baies vitrées ne sont plus que des souvenirs coupants, tessons que les cantonniers n’osent même pas ramasser, craignant d’égarer quelques phalanges. Déjà qu’IL avait eu besoin d’un bon lifting, à l’époque, avant que Maxime Gallon ne dût, à contrecœur, LE mettre aux enchères… Le bruit courait, d’ailleurs, qu’il L’avait perdu au poker ; mais c’était absurde, car il exécrait les bluffeurs. On avait également prétendu qu’il L’avait vendu à un prix dérisoire au Teuton du cadastre, afin de se faire pardonner ses soupçons infondés. Non, ce n’était pas un ennemi : au contraire, il était gaulliste et ses origines prussiennes dataient de plusieurs siècles, perchées au sommet d’un arbre généalogique que beaucoup imaginaient couronné d’un casque à pointe !
Mais le nouveau propriétaire n’était pas un homme de confiance et sa nouvelle acquisition, qualifiée de pompe à fric par son éminent prédécesseur, fut laissée à l’abandon après que le gérant décéda d’une crise cardiaque. Il avait, paraît-il, croisé un loup dans les escaliers alors qu’il descendait à la cave pour régler la chaudière.

L’hypothèse de la jalousie commençait à poindre, évoquée par les amoureux des vieilles pierres. On pouvait prendre du plaisir à flatter la courbe d’un rocher, à l’occasion d’une balade au bord de l’Allier, ou frémir au contact d’une dalle, après s’être baissé à s’en faire craquer les vertèbres lors de la visite d’un château médiéval… Mais une fois le dos tourné, qui vous dit que des galets n’en prennent pas la mouche, dans le courant de l’onde ? Et tous ces pavés, dans la cour, au-delà du mur, ne pourraient-ils pas, eux aussi, mettre vos reins à la torture ?
Des psys affirmaient qu’un sexagénaire aux tempes grisonnantes était forcément perturbé – mais il le cachait bien, ma foi – par l’âge de sa conquête si celle-ci affichait trente ans de moins au compteur. La fierté, c’était réservé aux gros machos dont la nana se déhanche, en minijupe et décolleté, devant les autres mâles. Notre homme mûr préfèrera sans doute voyager dans le temps en marche arrière, pour recouvrer une seconde jeunesse au moment où cette jeune femme, justement, viendra au monde. Un détournement de mineure ne représente-il pas, pour le séducteur, une sorte de voyage à rebours dans SON passé ? La Tour Eiffel, dont la cime tutoie les nuages, n’est-elle pas envieuse de la Pyramide du Louvre, qui capte mieux la lumière ? Après tout, octroyer des sentiments humains à des cailloux ne relève-t-il pas de la démence pure et simple ? Certaines plantes réagissent pourtant à des stimuli musicaux… Le sable d’une plage souffre-t-il lorsqu’il est foulé ? Un coquelicot que l’on arrache à sa terre nourricière saigne-t-il moralement ?

L’Hôtel de la Gare aurait tant aimé être encore – et le demeurer à jamais – ce qu’il avait été… Tout à fait à l’opposé de sa fiancée, la si convoitée gare de Langogne, qui ne désemplissait pas, gardant une fraîcheur de teint digne d’une star du petit écran. Très peu maquillée et un charisme naturel qui vous donnait envie de prendre le train pour le seul plaisir d’arpenter ses quais. Blotti tout contre elle, un bar appelait les voyageurs à patienter une tasse ou un verre à la main, sous le regard noir de ce vieillard aux orbites creuses dont l’ombre fonctionnait à la manière d’un quasar.
Il n’y a que la nostalgie pour parer les ruines d’une aura éblouissante, non ? Là, il était question de saveurs particulières squattant la souvenance de gourmets qui avaient séjourné dans l’estomac de l’Ogre de pierre. A l’image de son premier flirt, on n’oublie jamais un restaurant où l’on a bien mangé. Une pareille réputation, bâtie sur la qualité de la cuisine du terroir servie entre ses murs, ne s’efface pas du jour au lendemain, n’est-ce pas ? Des messagers à la mémoire intacte se chargeaient d’énumérer les menus ayant établi sa gloire. On louait également cette véranda qui permettait aux clients de comparer la dégaine des passagers des trains se dirigeant vers leurs correspondances à ceux dont le but évident était de jeter l’ancre. Les plus matheux formuleront des pourcentages. A l’aube, quand l’esprit est embrumé, occuper son regard en comptant sur ses doigts aide le cerveau à se reconnecter sur la bonne fréquence. Les croissants, les chocolatines… l’arôme du café fumant… Au bon vouloir des petits matins calmes, quand les gamins sont encore endormis ou ne parlent pas parce qu’ils ont (déjà) la bouche pleine. Les autres repas seront du même tonneau et l’on ne pourra oublier ces quarts d’heure intemporels.
A l’Hôtel de la Gare, on dormait aussi bien que l’on y mangeait, et le Cévenol semblait faire escale à Langogne uniquement dans le but de permettre aux usagers de descendre lire la carte des vins avant de poursuivre leur voyage en évoquant leurs mémorables cuites d’antan.
Ce terroir était propice aux fantasmes les plus improbables et chacun y trouvait son compte. Le doute naissait dans l’esprit des athées, des obtus, des cartésiens, mais il ne durait qu’un temps, celui alloué aux vacances. Après, tout rentrait dans l’ordre et les certitudes reprenaient possession des cerveaux. Combien de cinéphiles, après avoir visionné Les Dix Commandements de Cecil B. de Mille, ont-ils songé qu’ils se trompaient en niant Dieu et ses miracles ?

Pour sûr, l’Hôtel de la Gare l’avait méritée, sa seconde étoile, qui brille encore sur l’enseigne rouillée, après tant d’années d’avanies – la première avait mystérieusement disparu, effacée par la gomme du temps !
Hélas, depuis cette époque bénie, tant d’eau a creusé le lit des rivières…
Et aujourd’hui, un courant de révolte gronde !
Mais qu’attend donc Monsieur le Maire pour faire abattre cette ruine ? Cette grande chose défigure le paysage et l’on se demande encore pourquoi tant d’estivants continuent de lever les yeux en descendant du train !
Et pourquoi, à la place, ne pas avoir construit des appartements, des bureaux, hein ?
Ou une villa, avec un grand jardin…

Sage et disciplinée, la gare de Langogne fait moins parler d’elle. Mais la nouvelle salle des pas perdus, qui a pris du volume à l’instar des actrices siliconées d’Hollywood, s’expose maintenant au prédateur avide d’empaler sa proie. Vingt mètres : l’espace entre les deux ennemis intimes s’est réduit d’un bon tiers. Le suspense est à son comble, le silence à son apogée. Les oiseaux ont cessé de chanter dans les arbres, les buses survolent la scène de crime, les piétons sont devenus des santons et les véhicules font le coup de la panne. On dirait le final d’un Western, avec harmonica en fond sonore… sauf qu’il n’est point question, ici, de mise à mort !
Une implosion, par exemple, fera s’amalgamer les étages de l’hôtel comme des poupées gigognes, et, fendant l’air, le long paratonnerre harponnera la cible tel le rostre d’un narval qui s’enfonce dans la cale d’un vieux galion espagnol dans le but de le couler.
Et, plus tard, d’aucuns parmi les plus imaginatifs des autochtones penseront que la bombe censée être enterrée dans le jardin de l’Ogre de pierre est en réalité le fruit d’un coït minéral, à l’image des hippocampes dont la femelle pond ses œufs dans le ventre du mâle.

Les amants terribles vont-il s’imbriquer dans le bruit, la poussière et le deuil ? Y aura-t-il autant de décès que le prévoient les papets, ces fidèles sentinelles qui ont jadis vu sortir de terre cet immeuble suicidaire ? Trente, quarante innocents… plus ?
L’idée du coït minéral était née d’une vision plus hard de la fameuse légende des « ragoteuses de briquettes ».
Il y avait encore du monde, sûrement les témoins du passage du « bruit qui court », pour affirmer que ce n’était pas du pipeau, que ce n’étaient pas des mirages sur pattes, que ces adeptes de Fantômette avaient bien hanté le village… Ce qui était étonnant, en revanche, c’est que jamais personne n’avait su décrire de quelle manière elles étaient vêtues. Socquettes blanches et jupettes à carreaux ? Combinaison noire, pour se confondre avec la nuit ? Se déplaçaient-elles sur des talons aiguilles ou en spartiates ? Portaient-elles un masque, une cape ? Se faufilaient-elles nues dans les ruelles ?
Cela dit, les midinettes du coin continuent de trouver le geste fort romantique pour un si gros cœur de pierre ! La passion d’un immeuble pour son vis-à-vis… d’une maison pour le magasin mitoyen… entre un hôtel perclus de rhumatismes et une gare remodelée. De quoi donner envie à un compositeur à l’inspiration acidulée d’écrire une comédie musicale, voire un opéra. Et chacune s’en émeut, sous le regard réprobateur de son mec, qui lui pince le dos de la main, gêné par ce plongeon la tête la première dans un bain d’eau de rose.
Eux, pour se moquer (gentiment), leur racontent l’histoire de Nimbominus, le peintre des nuages.
Un type dont le hobby est de grimper au sommet d’une échelle pour colorier les cumulus, les stratus… Mais, un jour, tandis que l’orage fait rage, il se prend la foudre en pleine poire et en perd la boule. Secoué par le choc, il choit, se cabosse la caboche sur le rebord du trottoir et devient amnésique. Une nuit, il se met à rêver qu’il vole, oiseau de malheur aux mêmes pouvoirs qu’Icare. Cinq secondes avant de se réveiller, il est heurté par une jument ailée dont la crinière est en feu. Une fois les yeux ouverts, il n’a plus qu’une idée en tête : devenir le coiffeur des comètes. Il détiendrait là l’inestimable pouvoir de brosser leur longue chevelure en y trempant ses doigts comme dans un fleuve de lave. Aux dernières nouvelles, perché au bord du vide sur sa girafe de bois, il attend toujours que passe sa première cliente…
Les couples se mettent alors à pouffer bruyamment.
– C’est sans doute un ancien pompier qui a pris un méchant retour de flamme, déclare le célibataire du groupe avant de siffloter en regardant en l’air.
– Non, mais vous imaginez, les mecs ? Une comète se pointe enfin, la face enfarinée et les tifs in the wind, et voilà qu’un tremblement de terre déquille notre hurluberlu de son minaret ! Peut-être cet hôtel, là, justement, qui… pendant un orgasme en solitaire… Pour sûr, on causera de l’autre échelle, vous verrez… celle de Richter ! Renversant, non ?
Il y a toujours le petit rigolo de service…

De leur côté, les paroissiennes prient, dans l’espoir que cet accouplement contre nature aura lieu lorsque les bons Chrétiens seront endormis… et les voyageurs somnolents dans les wagons-lits.
Mais les voitures garées sous l’avalanche risquent d’exploser. Et si, comble de malchance, un train est à l’arrêt, des cris se disperseront dans la nuit après avoir fui des bouches tordues par la douleur.
– L’ombre du long paratonnerre du toit de l’hôtel a effleuré l’entrée du hall d’accueil de la gare et le sol s’est immédiatement mis à trembler ! racontera un jeune homme en short qui faisait son jogging.
– On aurait dit la Mer Rouge quand elle s’est ouverte devant Moïse et le peuple hébreu ! commentera un observateur de cet acte biblique.
– Le village tout entier a tangué dans la tourmente ! lancera une commerçante en bégayant.
Manœuvrant sur l’esplanade, un chauffeur de car pressé renchérira :
– Un tsunami de sang inondant les plages d’un débarquement… euh… ferroviaire. Des correspondances clouées par des blocs de béton. Des cheminots dépassés par les événements et tentant de secourir de jolies guichetières. Un spectacle de fin du monde, je vous dis… comme si un avion s’était crashé sur la gare ! Je suis passé à deux doigts de la mort et elle avait des serres d’aigle ! Si je n’avais eu ne serait-ce que cinq secondes de retard… Et puis, je n’étais pas seul dans le véhicule !
Les langues se délieront très vite et les hypothèses les plus abracadabrantes circuleront au gré des comptoirs et en fonction de la quantité d’apéros sirotés. Les plus bavards seront, comme d’habitude, ceux qui n’ont rien vu ! Le téléphone arabe fonctionnera tous azimuts et le témoin sera transmis d’une main experte.
Quelques heures après le drame, en Ardèche, en Haute-Loire, dans le Cantal et l’Aveyron, on sera déjà au courant qu’un volcan a émergé en plein centre-ville de Langogne.

Le lendemain, dans le Midi Libre, le quotidien régional, un gratte-papier s’empressera d’écrire, forçant le trait :
« Combien de fois a-t-il failli se disloquer, château de cartes ou maquette en allumettes ? Hier, l’Ogre de pierre n’a pas résisté plus longtemps à l’aspiration du vide. Le toit au ras des pâquerettes, il broute maintenant le plancher des vaches… jusqu’à ce que les déblayeurs le raccompagnent à l’étable ! Il aura fallu un énième coup de vent, tandis que nous entrons dans la deuxième semaine de tempête sur la Lozère… Un épisode cévenol comme on n’en a plus connu ici depuis des lustres ! »
Ebranlé par la secousse, il aura abusé de son penchant, avant de fondre sur sa cible à la manière d’un rapace. Il s’y sera démembré, déstructurant une charpente dont la base brinquebalante, rongée par les rats et les mouvements de terrain, effrayait déjà les taupes, les vers de terre… et les riverains. Le grondement aura été audible à dix kilomètres à la ronde ; puis, prenant le relais, les premières plaintes, les gémissements…
Sa verticalité ne sera plus, désormais, qu’un vague souvenir – juste quelques coups de crayon sur un plan du cadastre.
A la vue du colosse en train de déchoir, un romancier eût sans doute osé un parallèle audacieux, usant de sa plume magique trempée dans l’encre de l’imaginaire.
Un chasseur de crocodiles se jette dans la gueule d’un alligator afin d’y vider sa cartouchière mais, juste avant de crever, l’animal referme sèchement ses mâchoires, en un dernier spasme de mort.
L’écrivain aura (évidemment) eu plus de talent que le journaliste, qui n’aura pas su faire la différence entre un séisme de faible amplitude et une succession de bourrasques mouillées.

Mais l’édifice n’est pas assez chancelant pour espérer déserter ses fondations sans l’aide de la nature en colère… ou d’une pelleteuse.
Souvent, son ombre vivante lance de fourbes pseudopodes dans le but de capturer cette « casemate » effrontée où s’agglutinent, plusieurs fois par jour, voyageurs et cheminots.
Chêne fossilisé dont les branches arthritiques tentent d’arracher à la terre un cèpe qui aura germé, durant la nuit, dans le fouillis de ses racines rhumatisantes. Vieillissant, fourbu, le géant feuillu ne souffre nulle présence parasite à ses pieds…
Pourtant, malgré ses volets désarticulés, paupières de bois vermoulu suspendues à des orbites creuses, l’Hôtel de la Gare semble à la fois paisible et indéracinable.
Rongé par la lèpre, l’Ogre de pierre (ou le géant feuillu) est plongé dans un sommeil réparateur proche du coma.
Mais il ne dort que d’un œil.

Un demi-siècle plus tôt

A l’époque, les locomotives ululaient dans les vallons… et fumaient, fumaient…
Debout depuis quarante ans, l’Ogre de pierre était vigoureux, les cicatrices du temps n’ayant pas encore ridé sa face crépie.
Le soir, après que le soleil s’était enlisé à l’horizon, au-delà de l’Aubrac, chaque fenêtre y évoquait le regard injecté de sang d’un fauve à l’affût. Ici, aucun crépuscule d’été n’échappait à la règle.
Pendant les mois frileux, les vitres hibernaient, à l’image de télévisions en veille. Mais, quelquefois, un doigt malhabile en égayait la grisaille, y esquissant des statues de givre nimbées de brume, spectres blafards soutirés au néant. De l’autre côté du verre, dans un élan figé, se tenaient au garde-à-vous des squelettes de la sylve dont les moignons de neige crochaient le vide. Soldats frigides et maussades attendant la relève pour que bourgeonnassent enfin leurs tenues de camouflage…
(Grimaces précédant de chaleureux sourires dont le plus beau offre sa lumière depuis si longtemps)
Au printemps, à la même heure, les maisonnées à l’entour s’assoupissaient mollement, bougies aux flammes asphyxiées, comme soufflées par les ténèbres. Des odeurs de bonne soupe flottaient dans les rues pavées ; des chiens errants s’apprêtaient à y guerroyer contre les chats de gouttière, histoire de conquérir le territoire des poubelles. Les veillées en famille invitaient les langues à se délier, mais une douce torpeur venait toujours « stériliser » les esprits féconds. Le feu, dans la cheminée, possédait-il des pouvoirs d’hypnotiseur ? Ainsi, dans un murmure, les prémices du sommeil coupaient-ils la parole aux bavards… jusqu’au lendemain. Le marchand de sable rendait alors les conteurs aphones, les poussant dans les bras de Morphée, au grand dam des jeunes auditeurs dont les yeux s’arrondissaient au fil des récits. Mais, contagieux, les bâillements se multipliaient dans la pièce, certains accompagnés d’un désagréable bruit organique. Les lèvres ne s’écartaient plus pour laisser passer des phrases de contrebande, non, elles se distendaient de façon disgracieuse, telles les babines d’un loup hurlant à la lune.
Quant aux solitaires, ils cuvaient leur vinasse devant l’œil glauque de la télé ouvert sur une unique chaîne.
Vibrant dans le clair-obscur, le village tirait le rideau, se promettant de renaître au chant du coq, quand la sentinelle d’or reviendra faire sa ronde, encore timide dans sa démarche.

Constatant la conjonctivite dont souffraient les baies vitrées de l’Hôtel de la Gare, des passants alertaient les clients attablés à la terrasse où ils assistaient à l’éclosion des étoiles. En fin de matinée, à l’heure de l’apéro, ils y avaient pris le frais sous les parasols, sirotant de quoi leur enflammer le palais. Le haussement d’épaules ébauché en guise de réponse masquait mal leur inquiétude naissante.
Ils ne pouvaient tous avoir omis, le même jour, d’éteindre les lumières !
On osait à peine respirer. Un silence à couper au couteau, tant il était palpable, s’instaurait au sein du groupe. Il ne durait que dix secondes, guère plus… juste le temps de réaliser le danger. Il était suivi d’un repli stratégique vers les hauteurs qui ressemblait étrangement à un sauve-qui-peut de film catastrophe. Oui, chacun se levait brusquement puis se précipitait dans les escaliers afin de monter se terrer dans sa chambre, loin des appétits féroces, des sortilèges de tout poil… La débandade provoquait des heurts d’autos tamponneuses – comme dans la salle des pas perdus de la gare, en face – et des bleus s’apprêtaient à fleurir sur les peaux parsemées de frissons bourgeonnants. Au cœur de la bousculade, des invectives lancées à l’aveuglette étaient aussitôt rattrapées au vol.
La peur rend les proies paranos, paraît-il – c’est ce que l’on dit dans les chaumières, du bout des lèvres, quand les archers de l’orage cherchent la cible idéale.
Dehors, des verres renversés se vidaient de façon hémorragique. Des chaises gisaient au sol, gros insectes en train de crever, incapables de se remettre sur leurs pattes, tortues retournées.
Et tout ce cirque pour un lustre laissé allumé… ou une lampe de chevet !
Ils se croyaient maintenant indétectables, grâce à ce pan de briques rustiquées qui les isolait de la menace carnassière. Cela évoquait la célébrissime histoire des Trois Petits Cochons, les deux moins futés s’abritant derrière un courant d’air pour faire face au souffle du prédateur. Autant se protéger de la pluie au moyen d’un parapluie de papier !
Dans l’affolement général, un détail d’importance était cependant négligé : les clients de l’Hôtel de la Gare se jetaient dans la gueule du loup !
En effet, les fenêtres louches étaient précisément celles derrière lesquelles…
La nuit promettait d’être chaude !

Un scénario identique se reproduisait chaque soir, comme un rituel. Masochistes, les acteurs revenaient l’année suivante et remettaient le couvert…
Constatant la conjonctivite dont souffraient les baies vitrées de…

Octave Lavignac, alias « Casque de neige », le gérant aux longs cheveux blêmes, était un homme maniaque, parfois autoritaire, souvent intransigeant, mais son improbable côté fleur bleue transparaissait pourtant sur les murs hypocrites de l’hôtel.
La façade, d’un blanc aveuglant, emprisonnait la lumière, et, une fois par mois, un peintre en bâtiment s’attelait à en conserver la couleur originelle dans son apparente virginité.
Une tapisserie représentant une nature avenante « tartinait » ce refuge des estivants jusque dans ses recoins les plus secrets. Derrière les meubles, des vaches paissaient, hannetons et cétoines voletant sous le couvert de cette forêt de pattes, leurs couleurs chatoyantes mêlées à la blondeur du soleil. L’eau chantait entre les berges d’une rivière et l’ombre des saules dansait sur l’onde où de rares truites semblaient voler dans le courant affaibli par la sécheresse de l’été.
La campagne s’affichait à la verticale et en une seule dimension, mais on s’attendait toujours à ce que se décollassent et choissent de ces agrestes parois, sans doute lors d’un caprice séismique, truites et pêcheurs, brebis et bergères…
Dans les chambres, le côté pastoral avait beau régner, souverain, couronné d’or, il était clair qu’il dissimulait un envers du décor, obscur, où les promesses cessaient de miroiter. Ça et là, quelques reliefs sournois attestaient de l’angoisse qui vous sautait à la gorge si vous vous attardiez à essayer de les détailler. D’ailleurs, interpréter ces messages subliminaux rien qu’en les jaugeant eût relevé du pur fantasme. Autant demander à un aveugle de traduire des hiéroglyphes en braille…
Ce viaduc, là, n’était-il pas brinquebalant, malgré la courbe parfaite de ses arches ? Ce nuage ventripotent, ne recelait-il pas des bombes sur le point d’être larguées ? Cet arbre centenaire, n’attendait-il pas que l’on détournât les yeux de son tronc pour qu’apparaisse, sculptée dans l’écorce, la face grimaçante d’une gargouille ?
On avait l’impression qu’il suffisait de frapper les trois coups pour qu’entrassent en scène des ombres vêtues de peaux de bêtes. Oui, un puma se cachait derrière la cloison, prêt à bondir ; un doigt pianotant en langage morse lui donnerait le signal du carnage.
– Go !
Il déchirerait le papier peint à grands coups de griffes et se jetterait sur ses victimes, transformant le lieu de villégiature en abattoir, en théâtre morbide…
Dans la salle de restaurant, dont la cheminée ressemblait à l’entrée d’un tunnel, des armoiries moyenâgeuses étaient accrochées aux parois boisées, vestiges du passé dominant l’assemblée des payeurs à l’heure des repas.

Lorsqu’un randonneur, fatigué par une trop longue marche, refermait sèchement les volets, mâchoires qui claquent dans la nuit (pour mordre le silence ?), l’image d’un loup broyant la nuque d’une biche s’animait soudain sur l’écran de la peur. La vision de ce cinéma mental s’imposait et tout le monde sursautait avant de simuler la surdité. L’écho essaimait le bruit sec de planches de bois que l’on scelle d’un geste brusque, et ces quelques secondes d’absence symbolisaient un immense trou noir au bord duquel les absents n’avaient jamais tort. On eût dit que l’espace avait le hoquet… qu’il s’apprêtait à vomir une nuée d’insectes. Car si l’on faisait mine de se pencher à la lisière de l’abîme, il était à craindre qu’un nuage chitineux et grouillant… Oui, le fond remonterait à la surface et des millions de termites s’acharneraient sur les pilotis du plancher des vaches.
Les touristes émergeaient de cette parenthèse du temps le front couvert de sueur et le cœur cognant à tout rompre dans la poitrine. Mais ils affichaient tous un sourire crispé qui en disait long sur leur état d’esprit, tant ils étaient hypnotisés par les vieilles légendes lues sur des brochures racoleuses.
Les plus jeunes avaient plongé sous la couette, qui refaisait bizarrement surface en plein été. Les adultes, eux, avaient acheté une moustiquaire, toile d’araignée géante dans laquelle on s’empêtrait quand on se levait à la hâte, la mémoire brouillée par le pressant besoin de pisser. Ils l’auront dénichée au stand des brocanteurs, un jour de marché. Car il n’y a de jungle, en Lozère, que dans l’esprit des speedés shootés à l’acide. Comme si ce filet à papillons géant pouvait empêcher un loup-garou de déchirer d’un seul coup de patte les défenses des êtres stupides qui s’y calfeutraient ! Alors qu’une cotte de mailles « tricotée » par un forgeron aux mains d’acier eût semblé du papier… Et pourquoi pas du grillage de clôture, fil de fer barbelé tressé dans le but de protéger la citadelle des songes glacés, hein ?
Ensuite, voilà qu’ils frissonnaient de trouille dans la touffeur de leurs couches, impuissants à refouler les peurs ataviques aux grands crocs, stalagmites et stalactites inoxydables ! Ils en oubliaient de faire l’amour, de dormir… de penser.
Mais il y avait toujours un insensible pour s’enfoncer dans le sommeil. Il était immédiatement récupéré par un cauchemar.
Il marchait au cœur d’une forêt ténébreuse. Un œil monstrueux s’allumait sous le couvert, trouant la peau de la nuit. L’homme était armé d’un arc et de flèches dont une seule possédait une pointe. Il mettait un temps fou à tirer le bon trait. Il faisait néanmoins mouche, crevant ce regard de cyclope qui le toisait, menaçant. Une cascade de sang en giclait, submergeant les arbres… Torrent de lave slalomant entre les troncs, une rivière d’hémoglobine coursait maintenant l’archer, avant de le rattraper au moment où il sautait sur la première branche d’un chêne. Un pseudopode jaillissait de la coulée pourpre et… Il se réveillait en sursaut et s’asseyait dans le lit. Il suait, il était essoufflé. Son rythme cardiaque redevenu normal, il se mettait debout. Et les tentacules de la moustiquaire le saisissaient dans le but de l’étouffer définitivement. Il lui fallait se réveiller une seconde fois, pour mettre enfin un pied dans la réalité.

Retour vers le présent

Au crépuscule, une fois le soleil gobé comme un œuf par l’horizon, si l’on observe l’hôtel à la faveur d’un réverbère, on éprouve la sensation que des spectres vont subitement jaillir de son mur de façade, nuée de corbeaux qu’un coup de fusil ne dispersera même pas. Jadis si fier, si accueillant, il n’est plus désormais que ruines et herbes sauvages entremêlées !
Ainsi, entre chien et loup, semble-t-il attendre qu’on lui tourne le dos, pour libérer enfin la meute blafarde. Pressés, les voyageurs d’outre-tombe traverseront la rue pavée en glissant tels des patineurs, puis débouleront dans la salle des pas perdus de la gare où les vitres déjà glauques des trop rares guichets s’abstiendront de refléter leurs fuyantes silhouettes. Dès lors, après que les tubes au néon auront tous implosé, imitant une rafale de mitrailleuse, se précipiteront-ils sur les quais afin d’y espérer l’hypothétique arrêt du train fantôme de minuit.
Toutefois, leur élan aura été si frénétique que certains tomberont sur les rails, où ils s’interpénètreront avant d’être goulûment avalés par le ballast.
Aveuglés par l’impatience, ils auront été si malhabiles sur leurs jambes flasques de momies…
Mais pour l’observateur insomniaque ou noctambule, il y aura eu quelque chose d’humain dans leur précipitation, souvenir d’un passé où l’urgence commandait au monde, dictant comment courir après la vie.
Entre un film d’épouvante – à l’heure de la pleine lune, dans le cimetière d’un bled perdu – et un jour de soldes en ville.

Après moult volte-face, le sieur Cyprien Farfade, bourgmestre de Langogne depuis douze ans, dut finalement se résigner à convoquer des médiums. La pression d’une grande partie de ses administrés était trop forte. Il capitula donc, sous les lazzis du camp adverse. L’idée y était qualifiée de démarche moyenâgeuse et ridicule.
(Il n’empêche, nonobstant les contradictions politicardes, ils tremblaient eux-mêmes dès que la nuit changeait l’entrelacs des rues en labyrinthe)
Dans le Midi Libre, on put lire :
« Retour au temps des dragons… La Margeride sonne de la trompe. Le Seigneur de Langogne est en quête d’un chevalier à la bravoure sans faille pour combattre les vieux démons. La Bête du Gévaudan serait-elle de retour ? Son souffle diabolique décoiffera-t-il à nouveau la région ? Ses griffes rouillées vont-elles labourer les chairs comme jadis ? Le couvre-feu sera-t-il instauré… à l’ère des satellites ? La nostalgie d’un passé peu glorieux rend-elle fou ? Ou bien est-ce la folie qui rend nostalgique ? Affaire à suivre… »
Le même ton narquois était employé pour commenter l’info dans les détails : trente lignes le long desquelles la machine à remonter le temps semblait faire virevolter la plume du caustique scribouillard.

Monsieur le Maire était athée ; sa sœur, astrologue, jonglait avec les étoiles.
– Normal, tu es toujours dans la lune ! Remarque, ça t’évite d’attendre la correspondance, hein ? se plaisait-il à la taquiner de sa voix à l’accent chantant et qui roulait parfois des cailloux. Un vrai Lozérien, pur produit du terroir.
Leur arbre généalogique possédait quelques branches pourries qu’il eût mieux valu élaguer : un cousin germain braconnier et un aïeul condamné à mort pour sorcellerie. Avec de telles casseroles aux basques, cet homme aguerri aux joutes verbales avait néanmoins réussi à devenir un « chef de village » fort respectable.
Issu d’une famille de communistes dont les hommes avaient tous travaillé la terre, il était phobique des grenouilles de bénitier et des « corbeaux de Jésus ». Toutes ces bondieuseries l’exaspéraient. Combien de fois avait-il vomi sur le calendrier alors qu’il cochait les dates des fêtes religieuses ! Les églises lui inspiraient un désir d’attentat. Il rêvait d’une alerte à la bombe à l’heure de la messe, d’un essaim d’abeilles jeté dans la nef avant de très vite refermer la porte… A une époque, il aurait volontiers entarté tout ce qui portait la soutane, même un quidam lors d’un bal costumé. Il aurait harcelé le curé de lettres anonymes lui révélant l’existence d’un frère jumeau trotskiste. Mais il avait dû dissimuler ses idées derrière un masque de circonstance, pour être plus sûrement élu. Il fit donc la sourde oreille lorsque des paroissiennes exprimèrent leur désapprobation, menaçant de voter pour l’Opposition, aux prochaines élections municipales. Un comble, on l’accusa de collaborer avec les gauchistes, ces païens ; de chercher à grappiller quelques voix dans le camp d’en face ; de fricoter avec le Malin… Des femmes hystériques brandirent le poing dans sa direction, vociférant comme des damnées – elles se signaient de leur main libre.
– Halte aux fossoyeurs de ballast !
– Laissez en paix l’esprit du rail !
– Oubliez la mémoire du train !
Un terrible anathème s’abattrait sur le village si Monsieur le Maire ne respectait pas la foi des Langonais… et ce ne serait que le premier d’une longue série !
Parmi les médiums, d’aucuns affirmèrent que l’Hôtel de la Gare avait été bâti par des « maçons de l’Enfer », leurs empreintes psychiques occupant toujours les chambres aujourd’hui désaffectées.
La « vision » des autres différait radicalement.
Non, ce lieu était hanté par les victimes du tout premier déraillement qui bloqua pendant plusieurs heures, entre Langogne et Langeac, en Haute-Loire, le trafic de la grande ligne reliant Paris à Marseille !
Sur le trajet des Gorges de l’Allier, le train – il deviendra plus tard le Cévenol – avait cheminé à une allure de cheval au trot, avant de plonger dans l’abîme, se désossant sur ces rochers qui, décrochés de la montagne, bombardèrent autrefois le lit de la rivière. L’accident s’était produit comme si un géant invisible avait fait un nœud avec les rails juste devant le convoi. Le machiniste n’aura pas eu le temps de voir venir la fin du voyage.
Tant de cheminots avaient trouvé la mort le long de cette voie ferrée… et pourtant, n’étaient-ce pas plutôt les touristes décédés dans l’accident qui, jaloux, venaient perturber le train-train quotidien d’innocents vacanciers, hein ? Ils eussent sans doute préféré terroriser la descendance des survivants, qui avaient très vite déserté la région.

Un vieux Gitan était entré en transe en communiquant avec l’un des « maçons de l’Enfer ». Il s’était libéré de ce contact dans un état alarmant : son corps était devenu dur comme la pierre. La sensation n’avait duré que deux petites minutes mais cela avait été ô combien suffisant. Ce jour-là, il avait maudit son don, regrettant que l’on ne pût le chasser d’un revers de main, comme pour se débarrasser d’une mouche à merde trop affectueuse. Le Premier de l’An, il est aisé de prendre de bonnes résolutions dont la plupart ne seront jamais respectées, toutefois il est plus ardu de se détacher de son ombre, surtout lorsqu’elle revêt l’apparence d’un pouvoir démoniaque qui vous parasite.
Depuis, la légende murmure à l’oreille des crédules qu’il est parti, à pied, sur les routes sinueuses de Lozère où il marche, marche, marche encore, parcourant le département de long en large, passant moult fois au même endroit sans s’en inquiéter outre mesure, tel un poisson rouge dans son bocal. D’ailleurs, à force de déambuler, de piétiner ses propres pas, il serait devenu invisible… sauf les jours pluvieux, car l’eau possèderait l’égoïste pouvoir de révéler sa présence.
Dans les bourgs, les hameaux, les gens du cru l’ont surnommé « le passager de la pluie » – évidemment sans la moindre référence au film de René Clément, avec Marlène Jobert et Charles Bronson. Juste une coïncidence, comme il en circule tant, à vive allure, sur l’autoroute du hasard.
Le bouche-à-oreille affirme également que seuls les décérébrés peuvent le distinguer tandis qu’il erre au cœur des orages, insensible aux éclairs, au tonnerre… à l’eau. Ceux qui prétendent l’avoir vu sont regardés de travers et nul ne mise un kopek sur leur état mental. On les déclare illico inaptes aux travaux des champs, car ils seraient bien capables de fraterniser avec les épouvantails.
C’est la revanche des idiots du village (une confrérie ?), qui l’escortent parfois et lui font la causette en utilisant leur sabir si particulier. Certains avançant à cloche-pied, un sourire béat au coin des lèvres ; d’autres en claudiquant, un filet de bave sur le point de se désolidariser du menton… Escouade hétéroclite que les paysans, perchés sur leurs tracteurs, observent de loin, en se grattant le sommet du crâne, la casquette vissée de travers.
Les légendes sont absurdes, mais si vivaces qu’elles en deviennent indispensables au bon fonctionnement d’un terroir !

Toute la journée, l’Hôtel de la Gare dessine sur le trottoir lézardé des ombres improbables qui dansent dans les courants d’air, ballerines de goudron aux pieds soudés à la chaussée. Mais, rosissant le ciel, le crépuscule pointe à pas de loup le bout de son museau, et la pénombre dévore à grands coups de crocs les contours vibrants des choses fixes. Gourmande, tout ce qui est lumineux lui semble du gâteau.
Et c’est tous les jours la même chanson de gestes. De l’aube au lendemain, la Margeride frémit, en proie à d’invisibles caresses.
Chauves-souris et martinets se disputent l’espace aérien, avant que la nuit n’y déploie son chapiteau. Un poète aurait déclamé qu’elle s’apprêtait à camper à la belle étoile…
Des météorites surfent sur les vagues du temps. La Grande Ourse s’ébroue. Orion bâille, permettant à Bételgeuse de se dévoiler enfin. Vénus lance des œillades de feu, allumant la queue des comètes…
La piste aux étoiles grandeur nature.




Faites connaitre cette histoire :

 



 



Vous êtes :
Indiquez votre adresse mail si vous souhaitez la communiquer à l'auteur (et seulement à l'auteur, elle n'apparaîtra pas sur le site) ? Sinon, laissez vide :


° Recopiez le code suivant :
 
>
*




 

 
histoire gratuite L'ogre de pierre

Soyez le premier à donner votre avis, après lecture, sur cette histoire...





   
Copyrights...
© tous droits réservés à øø des-histoires.com øø