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LE CADEAU

Auteur de recits


Récit écrit par Cathel.
Auteur femme.



histoire publiée le 28-11-2014
Catégorie :Romans, Nouvelles, Micronouvelles, Récits historiques
Histoire 8481-c610

Titre : LE CADEAU

Nouvelle  Rencontre  Existence 
 
 

LE CADEAU


Sandrine, après un quart d’heure de marche, arrive à la gare. Comme chaque matin elle s’apprête à monter dans le train de banlieue qui la conduit dans la capitale où elle travaille depuis quelques années.
Enfin assise, elle sort de son sac le livre que lui a offert une amie. Plongée dans la lecture de cette histoire sentimentale elle oublie complètement où elle se trouve. Ses doigts tournent les pages régulièrement au rythme des mouvements oculaires qui semblent compter les lignes qu’ils parcourent. Elle est bien là, Sandrine, au beau milieu de son roman, enivrée par les sentiments qui s’évaporent des phrases. Son cœur bat de plus en plus vite et s’harmonise presque avec le bruit cadencé des roues sur les rails.
Sans savoir pourquoi, elle lève les yeux sur la personne assise en face d’elle, puis reprend le fil de l’histoire. C’est alors qu’elle reste bloquée entre les lignes, piégée par son esprit qui s’est laissé distraire : cet homme que son regard vient d’effleurer furtivement lui rappelle quelqu’un qu’elle n’identifie pas pour le moment.
- Mademoiselle ! –intervient une voix masculine- vous avez perdu votre signet…
- ah merci –répond Sandrine en reprenant la réglette colorée que lui tend le jeune homme en souriant.
Le train arrive en gare Saint-Lazare et tous les voyageurs courent vers leur quotidien.
Le lendemain matin Sandrine continue la lecture de son roman pendant les vingt minutes qui la séparent de la capitale. Ce jour-là l’affluence est plus grande et elle doit rester debout, appuyée contre la paroi du wagon. Elle éprouve un peu de difficulté à lire à cause des secousses du train et des freinages à chaque gare. Une main tient le livre à la hauteur des yeux, l’autre tourne les pages avec hésitation. Un démarrage un peu brusque fait perdre l’équilibre à la jeune femme qui s’agrippe à la barre verticale sans détourner les yeux de sa lecture. Elle sursaute en s’apercevant qu’elle a posé sa main sur celle d’un autre voyageur.
- Oh pardon ! dit-elle confuse en reposant ses doigts sur les pages encore non lues.
C’est alors qu’elle prend conscience qu’il s’agit du même jeune homme qui lui avait ramassé le signet la veille. Elle se sent observée et très mal à l’aise.
- Ce n’est rien Mademoiselle –dit le voyageur amusé. Que lisez-vous, cela semble passionnant ?
Sandrine quitte le scenario de son roman pour lever les yeux sur la personne qui vient de lui poser cette question. C’est curieux, c’est textuellement la phrase qu’elle vient de lire quelques lignes plus haut… Elle aurait voulu répondre, mais les portes s’ouvrent et la foule se déverse sur le quai précipitamment, la contraignant à s’acheminer elle aussi à grandes enjambées. L’homme qui lui avait adressé la parole s’est perdu dans la vague de voyageurs en emportant avec lui le regard interrogatif de la jeune femme.
Quelques jours passent. Sandrine s’acharne sur l’histoire insolite qu’elle continue de lire exclusivement pendant le trajet en train.
- C’est un gros bouquin, vous avez du courage ! Je n’arriverais jamais à lire un tel livre… remarque le jeune homme en s’asseyant à coté de Sandrine.
Elle sourit, amusée par cette rencontre répétée qui ne la surprend plus.
- Non seulement c’est un gros livre mais en plus je ne le lis que dans le train : vingt minutes à l’aller et au retour chaque jour.
- Alors, je ne dis plus rien, je ne voudrais pas vous empêcher de découvrir la suite de l’histoire.
Sandrine acquiesce en souriant et baisse les yeux sur les lignes qui défilent de nouveau. Mais elle se sent distraite. Cette présence la trouble. Ce visage lui semble de plus en plus familier et pourtant elle est sûre de ne pas connaître cet homme. Elle est tentée de lui parler… mais non, mieux vaut continuer de lire. Le train entre en gare, la foule s’agglutine près des portes, mais Sandrine attend avant de se lever. Son voisin lui, suit la foule et disparait sur le quai telle une fourmi dans sa fourmilière.
La jeune fille, enfin descend du wagon, se retrouve face à l’inconnu qui lui sourit en disant :
- Cela vous ennuie si je remonte le quai avec vous ?
- Non, pas du tout –répond Sandrine qui, de toute façon, ne se voyait pas lui dire « oui ça m’ennuie ».
- Cela fait combien de temps que vous prenez ce train ? –demande-t-il d’un ton léger.
- Environ trois ans…
- C’est impensable, cela fait cinq ans que je le prends tous les jours et nous ne nous sommes pas rencontrés avant !!! Les jeux du hasard m’intriguent et m’amusent, pas vous ?
- Je n’y ai jamais vraiment réfléchi -rétorque la jeune femme prise au dépourvu. Mais avec toutes les personnes entassées dans les wagons et le nombre de wagons, ça n’a rien d’étonnant, surtout que j’ai pris l’habitude de monter toujours dans la même voiture, et si vous faites de même dans un autre wagon, se rencontrer devient impossible.
- Oui, ou bien nos regards ne se croisent pas, ou disons ne se sentent pas accrochés, et l’attention n’est pas éveillée. Ah, nous voici arrivés au bout du quai, vous prenez quelle ligne de métro ?
- Je continue à pied, mon bureau n’est pas très loin. Bonne journée – conclue Sandrine en s’acheminant vers la sortie.
- Merci, bonne journée à vous aussi, et….à la prochaine… si le hasard nous le permet !!!
Sandrine hésite à se retourner vers son interlocuteur : « si le hasard nous le permet » est une phrase qu’elle a entendue récemment. Mais oui, c’est la phrase que dit le protagoniste du roman qu’elle est en train de lire. C’est bien curieux, voilà deux fois que cet inconnu prononce les répliques du roman !!! Mais elle feint de n’avoir pas entendu et poursuit son chemin.
Le lendemain matin, alors qu’elle arpente l’avenue qui mène à la gare, Sandrine prend conscience qu’elle éprouve une légère appréhension en pensant qu’elle pourrait rencontrer de nouveau cet homme dont elle ne sait absolument rien, sinon qu’il prend le même train qu’elle tous les matins. Y penser l’ennuie beaucoup, elle ne voudrait pas y donner d’importance, et pourtant…. Elle est prisonnière dans un filet tissé de sentiments variés : curiosité, amusement, mais crainte aussi, de quoi ? Elle ne sait pas exactement. Elle remonte donc le quai un peu plus haut pour éviter de monter dans le wagon habituel. Dans les voitures de tête de train les voyageurs sont un peu tassés, mais tant pis, cela ne l’empêche pas de continuer sa lecture. « Paris Saint-Lazare » annonce une voix féminine. Satisfaite du subterfuge qui lui a permis de voyager en paix, elle referme son livre et descend du train avec vivacité, en sautant la dernière marche du wagon. Dans son élan, elle heurte même un des voyageurs descendus de la voiture précédente. En s’excusant elle pousse un soupir de soulagement, elle aurait pu heurter celui qu’elle voulait éviter.
Deux jours plus tard, Sandrine aborde un nouveau chapitre de son roman. Elle en est profondément troublée : le personnage principal de l’histoire, un homme d’une quarantaine d’années, essaie d’aborder une jeune femme dans le train de banlieue qu’il prend tous les jours pour se rendre à l’entreprise dont il est PDG. C’est alors que Sandrine se sent bouleversée car, au travers des lignes qu’elle lit, elle revit exactement ce qui lui est arrivé…comment est-ce possible ? mêmes situations, mêmes mots. La protagoniste ne s’appelle pas Sandrine mais Danielle, qui est le second prénom de Sandrine. C’est insensé. Intriguée, elle referme le livre. Elle a peur de lire la suite. Et si elle était en train de lire la narration de sa propre vie ? c’est impossible ! elle reprend le roman et poursuit sa lecture . Mais une tempête de pensées souffle dans son esprit : « …et si je pouvais savoir comment me comporter grâce au roman ?! …et si je pouvais découvrir quelque chose sur cet inconnu au travers de ce récit ?! ». Elle saute le chapitre à peine commencé et cherche un passage plus intéressant mais les freins crissent de nouveau annonçant le terminus. La jeune femme referme son livre, le range dans son sac, se lève et disparait sur le quai.
Sandrine a beaucoup de difficulté à s’endormir. Elle ouvre et referme son roman plusieurs fois, cherchant en vain une réponse à toutes les questions qui torpillent son esprit. Elle tente même de naviguer sur Internet pour avoir des informations sur l’auteur de cet étrange ouvrage. Comment peut-on écrire des faits qui se vérifient ensuite ? L’écrivain est-il doué de qualités surnaturelles ? Et pourquoi elle, Sandrine, dont la vie n’a rien qui vaille la peine d’être raconté ? Internet ne lui est d’aucun secours. Elle se recouche et se retourne tant de fois dans son lit que les draps finissent par se lover autour d’elle en la figeant dans une position incommode. Lorsque le réveil sonne, elle ne dort que depuis peu.
Ce matin elle est décidée, elle doit revoir cet inconnu et essayer de trouver quelque explication à cette situation insolite. « Zut ! pense-t-elle, je suis en retard ». Elle s’empresse de s’habiller et sort précipitamment de l’appartement. Ses enjambées s’agrandissent au fur et à mesure qu’elle se rapproche de la gare. Mais, rien à faire, lorsqu’elle arrive sur le quai les portes des wagons viennent juste de se refermer. Elle laisse échapper un grand soupir et s’assoit sur une des chaises colorées alignées sur le quai. Le vent froid lui pique les yeux au point de provoquer des larmes. En cherchant un mouchoir au fond de son sac à main, elle s’aperçoit que, dans sa précipitation, elle n’y a pas remis son livre. « Ce n’est pas mon jour ! » pense-t-elle.
- Mademoiselle bonjour –dit une voix qu’elle reconnait immédiatement- vous avez raté votre train ce matin ?
- Bonjour ! oui, c’est une journée qui démarre mal –se contente-t-elle de dire.
- Au moins nous pouvons nous tenir compagnie, pas vrai ? Ah non ! pardon, j’oubliais que vous allez certainement continuer votre lecture…
- Non, pas aujourd’hui, j’ai oublié le livre !
Un sourire se dessine sur les lèvres du jeune homme satisfait. Mais il ne rétorque pas. Silencieux, il ouvre son porte-documents et semble chercher quelque chose ; mais, il referme sa mallette sans rien en sortir.
Sandrine hésite un instant avant de rompre le silence :
- C’est incroyable, vous avez raté votre train justement aujourd’hui !!
- Non, je ne l’ai pas raté –explique-t-il amusé par l’agacement de la jeune femme- je prends indifféremment celui de 8h05 ou 8h17.
Le silence tombe à nouveau. Calmement, l’homme se lève et avance vers le bord du quai. Le train de 8h17 est à l’approche. Sandrine se sent mal à l’aise car en se levant le mystérieux voyageur lui laisse la décision de monter dans le même wagon que lui ou pas. Que faire ? le train s’arrête et les portes s’ouvrent. Sandrine se lève et se dirige vers la voiture d’à coté. Mais tous les voyageurs ne sont pas encore sortis car une femme en aide une autre à descendre la poussette d’un enfant et les gens s’impatientent. Le signal sonore retentit et Sandrine se précipite dans le wagon qu’elle venait d’éviter. Elle s’assoit à la première place libre qui se présente. Où est donc le curieux individu qui trouble ses pensées depuis quelques jours ? Elle redresse la tête et le voit, un peu plus loin. Il la regarde et sourit. Elle sourit aussi. Que pouvait-elle faire d’autre ? « dommage, j’aurais voulu lui parler » pense-t-elle.
Elle poursuit le voyage en laissant ses yeux suivre le paysage. Elle n’est pas habituée à voyager sans lire. Cela l’incommode. De temps en temps son regard croise celui de cet homme inconnu, laissant en elle le trouble et le désir de le connaître.
Le lendemain la journée semble commencer d’une meilleure façon. Le soleil l’accompagne jusqu’à la gare, et elle n’est pas en retard. Elle ne se pose pas la question de savoir si elle rencontrera monsieur X, comme elle l’a surnommé, car elle sait qu’il prendra peut-être le train suivant. Elle s’apprête à prendre l’escalier roulant qui monte aux quais quand une main la retient par le bras :
- Attendez, ne montez pas tout de suite, je vous offre un café, nous prendrons le train de 8h17, comme hier –Lui dit Monsieur X.
- D’accord –dit-elle en lâchant la rampe.
C’est donc au comptoir du café de la gare qu’ils se présentent finalement :
- Moi c’est Pascal, et vous ?
- Sandrine ! Que faites-vous dans la vie Pascal ?
- Je travaille dans le textile… (Justement, le héros du roman est PDG d’une entreprise de textile) et vous, secrétaire de direction peut-être ?
- Non, je suis dessinatrice dans une agence publicitaire.
Le train est sur le point d’arriver, ils s’acheminent vers le quai, tout en continuant leur conversation. Une fois installés dans le wagon, cette fois l’un à coté de l’autre, Sandrine essaie de tâter le terrain.
- Vous aimez lire vous aussi ? vous connaissez ce roman ? –demande-t-elle en lui montrant la couverture du livre.
- Non, je ne le connais pas. Vous en êtes enthousiaste, je vois. Pour moi lire est pratiquement impossible. J’ai une montagne de documents à examiner pour le boulot. Je passe mon temps à faire des recherches, préparer des entretiens, mais il n’y a pas de place pour autre chose.
- Vous ne faites pas de sport ? –hasarde-t-elle en se rappelant que le personnage de son roman est un féru de vélo.
- Je suis toujours assis sur une chaise devant des dossiers. Je ne fréquente aucun stade, aucun gymnase, aucune équipe car ce serait beaucoup trop contraignant. Je préfère enfourcher mon vélo de temps en temps, quand je veux et le temps que je veux, il n’y a que cela qui me détende réellement.
La conversation se poursuit sur les petites habitudes de la vie quotidienne. Sandrine s’étonne d’elle-même. Elle n’aurait jamais pensé pouvoir être aussi ouverte avec un inconnu. Mais, peut-on dire qu’il lui soit vraiment inconnu puisqu’elle anticipe mentalement chacune de ses réponses.
- Bonne journée Sandrine –dit Pascal en s’éloignant vers les couloirs du métro- et peut-être à demain.
La journée semble bien longue à Sandrine qui voudrait compulser son roman pour mieux comprendre ce qui se passe. « Boomerang» en est le titre. Histoire insolite où deux individus se rencontrent et se fréquentent pendant les vingt minutes qui leur permet de voyager ensemble. Le récit est construit un peu bizarrement car il y a beaucoup de retours en arrière. Il est bien difficile d’y voir une quelconque chronologie, ce qui complique bien la tâche à Sandrine pour reconstituer son histoire avec Pascal. « Son histoire avec Pascal » cela lui sonne étrangement aux oreilles. Ce livre est un vrai puzzle. On croit comprendre quelque chose et hop le chapitre suivant renverse la situation et change toutes les données. C’est impossible de savoir comment va se terminer cette intrigue qui n’est pour rien au monde banale, ni même lassante, il y a toujours un fait nouveau pour relancer un nouveau défi… Sandrine s’est décidée, elle veut lire attentivement le livre, tout entier, et analyser les deux personnages. Le week-end qui s’annonce lui permettra de satisfaire ce besoin.

En général, le lundi Sandrine est toujours un peu imprégnée de ce qu’elle a fait dans la journée du dimanche, ce qui lui rend plus difficile la reprise de la semaine. Par exemple, la semaine dernière elle avait passé le week-end en Normandie avec des amis, et le lundi matin elle avait encore ses pensées sur la plage, ses yeux sur les goélands qui tournoient au-dessus des bateaux de pêche, ses narines encore remplies d’iode ; comme si son corps ne réussissait pas à suivre le temps qui passe et qu’il lui faille un délai supplémentaire pour s’adapter au présent. Aujourd’hui, elle sent encore son corps appesanti par le sommeil qui lui manque à force d’avoir lu et relu tout ce qu’elle voulait savoir. Elle sent aussi des courbatures dans le cou pour ne pas avoir été attentive à la position qu’elle prenait pour lire. Mais surtout, elle sent plus que jamais un grand point d’interrogation, suspendu dans sa conscience. Il lui semble même qu’il clignote comme pour dire « je suis là, tu me vois bien ? ». Elle a terminé la lecture du roman et le mystère qui s’est immiscé dans sa vie persiste. En découvrant un passage de la vie de Danielle, la jeune femme du roman, Sandrine a rencontré de fortes coïncidences avec sa propre vie, et des similitudes entre celui qui devient le mari de Danielle et Pascal. Doit-elle oser penser que ses relations avec Pascal peuvent évoluer jusqu’à en partager sa vie ? Mais le chemin qui réunit les deux personnages du roman est assez tortueux et la perspective des difficultés n’est pas rassurante. « Je suis stupide –pense-t-elle- ce n’est qu’une histoire inventée qui ne peut avoir de relations avec nos vies, c’est impossible. Les similitudes ne sont justement que des coïncidences et non pas des anticipations ! ». Elle se prépare et sort de chez elle en s’efforçant de penser à autre chose.
Une fois arrivée à la gare, indépendamment de sa volonté, ses yeux oscillent d’un bout à l’autre du quai, en trahissant son espoir d’y apercevoir Pascal. Le train entre en gare, que faire ? doit-elle monter ou attendre le prochain ?
- Sandrine, vous arrivez toujours à l’heure –dit Pascal en s’approchant de la jeune femme- comment faites-vous ?
- J’ai réglé les aiguilles de mon réveil avec dix minutes d’avance –répond-elle le sourire aux lèvres alors qu’un soupir de soulagement vient calmer sa respiration.
- Puis-je vous demander où vous habitez ? hésite le jeune homme en s’asseyant près de la fenêtre.
- Dans le parc. Il me faut une dizaine de minutes à pied pour arriver à la gare. Et vous ?
- Dans le parc moi aussi, et je mets dix minutes en vélo pour arriver. Pourquoi souriez-vous ?
- Pour rien – rétorque Sandrine un peu gênée. Elle vient de se rappeler que Loïc, le personnage du roman, par timidité dit à Danielle qu’il habite en ville alors qu’en réalité il habite aussi dans le parc. Un point en faveur de la réalité !
- Sandrine, cela vous ennuie si nous nous tutoyons ?
- Non, pas du tout –répond Sandrine heureuse que leur rapport évolue.
- Tu accepterais d’aller au restaurant ensemble un soir ? propose Pascal en cherchant quelque chose dans sa poche. Il en sort son téléphone portable. Nous pourrions échanger nos numéros ?
Le voyage, si court soit-il, leur permet de fixer des amarres hors du domaine SNCF. Leur relation ne peut évidemment pas se concentrer sur le parcours « Maisons-Laffitte – Paris ».
Assise sur le canapé du salon, Sandrine examine dans tous les sens les circonstances qui l’ont conduite à connaitre Pascal. Tout est trop similaire aux situations décrites dans le roman. Elle prend de nouveau le gros volume qui l’intrigue de plus en plus. En avoir achevé la lecture ne lui a donné aucune réponse aux questions qu’elle continue de se poser. Elle se sent frustrée, irritée et impuissante. C’est comme cela qu’elle se décide à affronter le sujet directement avec Pascal.
Ce soir, les deux jeunes gens se retrouvent au restaurant pour la première fois. Sandrine n’attend pas la fin du repas, elle ne peut plus garder ce mystère en elle plus longtemps.
- Pascal, je voudrais que tu lises cette histoire, dit-elle en lui tendant le livre.
- Tu sais bien que je n’en ai pas le temps, et puis, les romans, ce n’est vraiment pas le genre de lecture qui m’attire.
- S’il-te-plait, tu comprendras pourquoi j’insiste en le lisant.
- Si tu me racontais l’histoire cela irait plus vite !
- C’est une histoire qui ne se raconte pas. Elle est pleine de retours en arrière, d’effets de surprise et…d’énigmes. Je suis restée très perplexe à propos de ce roman et cela me ferait plaisir que nous comparions nos interprétations.
Pascal n’a pas la moindre intention d’entamer un si gros livre et change de conversation. Sandrine s’en amuse, elle reconnait les mêmes attitudes que Loïc. Elle poursuit donc le dîner sans risquer de nuire à l’atmosphère amoureuse qui se dégage à leur table. La complicité s’installe dans leur regard et leurs mains hésitent un instant avant de se serrer l’une dans l’autre.
- Je vois que tu apprécies le bon vin, remarque le jeune homme en approchant la bouteille du verre de Sandrine.
- Je l’apprécie mais je ne veux pas en abuser -répond la jeune femme en couvrant son verre avec sa main- La tête me tourne un peu, il est temps d’arrêter.
- Dommage ! tes yeux commencent à pétiller comme le Champagne…
Le couple sort de table et quitte le restaurant. Dehors le ciel pétille aussi avec toutes ces étoiles qui sautent aux yeux. Après avoir fait quelques pas serrés l’un contre l’autre, Pascal raccompagne Sandrine jusqu’à sa porte. Il voudrait bien l’embrasser, mais il se retient.
- Pascal ! -interpelle Sandrine- je voudrais t’embrasser…
- Pas ce soir –répond-il en lui caressant la joue- tu ressembles encore trop au Champagne… j’attendrai que tu redeviennes comme l’eau pure, cela me rafraîchira davantage.
- Tu ne peux pas me quitter comme ça -reprend la jeune femme en souriant- nous n’allons plus nous voir pendant presque un mois.
- Que dis-tu ? tu t’en vas, tu ne m’avais rien dit ?
- Non, c’est toi qui pars, tu dois aller aux Etats-Unis, tu ne te rappelles plus ?
- Aux USA, d’où sors-tu cela ? jamais de la vie, tu rêves !!! je crois que le bon petit vin a fait son effet... Tu es sûre que je dois te laisser ici, si tu veux je monte avec toi.
En refermant la porte, à double tours comme d’habitude, Sandrine sent un malaise l’envahir : Comment a-t-elle pu confondre Pascal et Loïc ? Ce genre de gaffe n’est plus à faire. Elle se déshabille, se jette sur son lit en repensant à cette soirée agréable et s’endort presque tout de suite.
Le lendemain matin, Sandrine s’étire dans son lit lorsque son portable annonce qu’un message est arrivé : « Tu avais raison, je dois partir d’urgence aux USA, mon père a fait une crise cardiaque, je t’appellerai dès que je pourrai. Comment savais-tu ? »
« Oh non ! Ce n’est pas possible –pense-t-elle- qu’est-ce que je lui dis maintenant ? Il ne peut pas me croire, surtout pas par sms ». Elle répond donc : « Désolée pour ton père. Tiens-moi au courant. Bon courage, je pense bien à toi ».
Sandrine se remémore les circonstances du roman. Elle sait que Pascal n’arrivera pas à temps et ne reverra pas son père, qu’il devra mettre le nez dans sa vie et régler ses affaires avant de rentrer. Cela lui prendra quelques semaines. Elle sait aussi que le jeune homme rencontrera une femme, qu’ils garderont contact après son retour en France et que ce nuage durera un certain temps avant que Pascal ne comprenne que cette relation à distance n’est pas possible. Elle essaie de se donner du courage en pensant qu’elle sait que Pascal lui reviendra, avec le temps. Mais au fond d’elle-même elle sait aussi que la réalité ne se calque pas tout-à-fait avec la vie de Loïc, ce qui pourrait être à son avantage… ou pas.
Une dizaine de jours vient de s’écouler depuis le départ de Pascal. L’enterrement de son père lui a laissé des responsabilités dont il se serait bien dispensé. Malgré tout il contacte Sandrine tous les jours, ce qui la réconforte. Toutefois elle sent l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête, elle voudrait pouvoir faire sa valise et rejoindre celui pour qui elle éprouve des sentiments plus intenses chaque jour. Mais elle n’est personne encore pour cet homme, et ce serait déplacé d’arriver au milieu de cette famille en deuil…
L’absence de Pascal laisse à Sandrine le temps de se pencher sur le « phénomène » de son livre : que tout se réalise ou non, que les évènements soient plus ou moins fidèles à la réalité de SA vie n’efface pas le fait que de grosses similitudes existent, aussi bien en ce qui la concerne, qu’en ce qui concerne Pascal, et même leur métier respectif, leur famille et la ville où ils vivent !!! Comment expliquer tout cela ?
« Boomerang » ce titre lui revient en tête mille fois dans la journée, c’est devenu une véritable obsession. Elle ne pense plus à rien d’autre. Ses pensées tournent et retournent dans tous les sens, comparent, analysent, déduisent… mais en vain.
Dans la grande librairie où elle s’arrête souvent, les rayons s’étendent à l’infini devant ses yeux qui ne trouvent pas l’auteur qu’elle cherche.
- s’il-vous-plait ! je cherche les œuvres de Vincent Weber –dit-elle en s’adressant à une vendeuse qui passe près du rayon.
- Un instant, je contrôle sur l’ordinateur…… « Boomerang » aux Editions Chevrier, je ne vois que cela !
- Il n’a rien écrit d’autre??
- Apparemment non, du moins nous n’en avons pas connaissance.
Sandrine sort de la librairie déçue. Elle espérait bien pouvoir lire un autre roman du même auteur et comparer avec Boomerang. Elle rentre chez elle, allume son PC et cherche l’adresse des Editions Chevrier.
Deauville !! Editions Chevrier à Deauville… et soudain elle se rappelle que Danielle, dans le roman, passe un week-end à Deauville en quête d’un livre qu’elle aurait voulu lire mais qui ne se trouvait plus. Ainsi Danielle se rendit à la Bibliothèque Nationale de Paris pour demander une copie de l’ouvrage.
Sandrine tente de téléphoner à l’éditeur normand, mais aucun résultat : Vincent Weber semble n’avoir publié que le livre dont elle possède un exemplaire. C’est alors qu’elle sent la colère monter en elle. Elle aurait voulu ne jamais avoir lu ce roman !!! Tout aurait été plus simple, plus naturel. Elle décide de feindre de n’avoir jamais lu cette histoire et de vivre sa vie sans y penser. Mais le livre est là sur l’étagère, calé entre deux autres volumes, et semble crier très fort « tu ne peux m’ignorer ». Alors Sandrine sort de chez elle en emportant le livre et une boîte d’allumettes. Elle se dirige vers les bords de Seine où elle trouve un petit coin qui lui convient. Après avoir entassé quelques brindilles ramassées de-ci de-là, elle y dépose le livre. Elle n’arrive pas à gratter l’allumette que ses doigts rendus rigides par le froid ont du mal à tenir. Ses efforts sont soudain interrompus par le bruit de pas qui s’approchent. Une femme d’âge mûr, plutôt négligée, s’arrête devant elle et lui demande l’aumône. Sandrine lui tend une pièce de deux euro en espérant se débarrasser de cette présence indésirée.
- merci mon p’tit –dit la femme- tu seras récompensée de ton geste.
Puis elle prend la main de Sandrine et tente d’en regarder les lignes, mais Sandrine rétracte brusquement son bras.
- Laisse-moi donner un coup d’œil, je veux seulement te donner un conseil pour te remercier de ton geste généreux.
Surprise et indécise Sandrine laisse doucement sa main s’ouvrir et la romanichelle esquisse un sourire avant de lui refermer le point en disant :
- Tes sentiments sont sincères, mais tu es très perturbée à cause de ce livre que tu veux détruire. Garde-le donc, un jour tu pourrais regretter de l’avoir brûlé.
Sandrine reste coite de stupéfaction. Elle regarde la femme s’éloigner mais la curiosité la pousse à l’interpeler avant qu’elle ne disparaisse derrière les peupliers de l’allée.
- Madame, attendez –crie-t-elle en la rejoignant- ne partez pas comme ça ! Est-ce que vous voyez autre chose dans ma main ? Est-ce que vous voyez la relation qui existe entre ce roman et ma vie ?
- Si tu veux une vraie lecture de la main, je devrais te demander le tarif de la consultation…. 10 euro pour le passé, le présent ou le futur, au choix.
Sandrine hésite un instant. Elle ne veut pas qu’on lui prédise l’avenir, elle ne veut que comprendre ce qui se passe et qui semble si loin de la réalité. Elle sort un billet de dix euro de son sac :
- Dites-moi ce que vous voyez en ce moment dans ma vie…
- Hum…ça m’a l’air bien compliqué tout ça. Du côté santé, aucun problème, mais du côté sentimental c’est un véritable ouragan… il est loin mais pas pour longtemps. Tu dois être patiente et tu seras comblée…
- Mais – interrompt Sandrine- le livre, parlez-moi du livre !
- Tu l’as déjà lu je crois, c’est donc du passé…tu m’as demandé de te parler du présent.
- Le livre, c’est mon passé, mon futur et mon présent, dites-moi ce que vous voyez ! insiste Sandrine en sortant un autre billet de dix euro de son sac.
- Donne-moi l’autre main –dit la femme en empochant l’argent- Ce livre correspond à une partie de toi-même qui veut toujours tout contrôler. Tu fais trop marcher ta tête ma p’tite. Tu dois accepter les situations telles qu’elles viennent, pour ce qu’elles sont, sans te poser de questions. Fais confiance à la vie, vis chaque instant pour ce qu’il te donne, sans y mettre d’étiquette. C’est toi qui construis ta vie. Plus tu te poses de questions, plus tu auras besoin de réponses qui encombreront ta route et t’empêcheront de vivre intérieurement ta vie. Le livre n’est que le retour de ton comportement, il t’expose les choses d’une manière compliquée parce que toi tu vois tout d’une manière compliquée. Sois plus sereine, ne cherche pas midi à quatorze heures et tu verras que tout ira mieux…
- Oui mais…ce roman…c’est ma vie, pourquoi ? comment est-ce possible ?
- Tu vois bien, encore des questions ! il n’y a pas de réponse à cela. Le livre est le livre, ta vie est ta vie, et parfois les choses se rencontrent et se superposent, il n’y a pas forcément d’explication à cela.
Sandrine regarde la femme d’un air ébahi. Elle ne comprend pas. Elle reprend son sac, qu’elle avait posé par terre, et s’achemine doucement.
- En tout cas, ne brûle pas le bouquin, tu pourrais brûler ta vie….si tu veux vraiment te poser des questions alors réfléchis sur le titre, il en dit long !!! -dit la romanichelle en s’éloignant à son tour.
Sandrine est pensive. Au lieu de rentrer elle s’arrête un moment sur le bord de la Seine, amusée par une famille de canards qui passe. Un banc libre l’invite à s’assoir un instant. Le froid de novembre pénètre son corps, mais peu importe. Soudain, elle sent son esprit plus léger. Aucune question en perspective. Aucune envie de discuter avec elle-même. Aucune curiosité à satisfaire. C’est une étrange sensation qu’elle ressent, toute nouvelle. Tellement reposante.

Voilà maintenant une semaine que Sandrine n’a pas ouvert le livre, et qu’elle n’y pense plus le moins du monde. Le voilà rangé sur une des étagères du salon entre deux autres romans, un récit parmi tant d’autres. La jeune femme se sent satisfaite d’elle-même et plus forte. Elle a repensé à ce que lui avait dit la romanichelle. C’est vrai, elle a beaucoup fait travailler sa tête depuis qu’elle a rencontré Pascal. Sans doute qu’elle aurait pu vivre cette rencontre différemment si elle n’avait fait aucun rapprochement avec le roman. Mais n’était-ce pas naturel de faire ces rapprochements ? Qui ne les aurait pas faits ?


Penchée sur les fourneaux, Sandrine essaie de rattraper le temps perdu dans les embouteillages de fin de journée. Il est déjà tard et la sonnette pourrait retentir d’un moment à l’autre. Elle se sent surexcitée à la pensée de revoir Pascal mais aussi rassurée de son retour anticipé. Elle va pouvoir repartir à zéro, comme si le livre n’avait jamais existé.
Pascal vient d’arriver. Il embrasse tendrement Sandrine avant de lui donner le paquet qu’il lui rapporte des Usa. Ils se dirigent tous deux dans le salon où le canapé n’attend qu’eux pour écouter indiscrètement leur conversation.
- Comment va ta maman ? demande Sandrine.
- C’est dur, mais heureusement elle n’est pas seule, ma sœur s’occupe d’elle. Cela n’a pas été un séjour de plaisir, même si j’ai apprécié de revoir des amis et parents que je ne voyais plus depuis longtemps. Et toi, comment se sont passées ces trois semaines ?
- Le train-train quotidien. Ah ! j’ai commencé un cours de gym pour m’obliger à bouger un peu. J’ai aussi beaucoup pensé à toi, à nous.
- Alors la gym ne remue pas que ton corps, ça te stimule les méninges aussi…
- Non au contraire -soupire Sandrine- j’ai besoin de remuer pour éviter de faire travailler ma tête qui cherche toujours midi à quatorze heures.
La sonnerie de la minuterie annonce que le dîner est prêt. Les deux amoureux passent à table.
- Du canard à l’orange ? Tu me gâtes ! –s’exclame Pascal- Tu es un vrai cordon bleu. Quelles qualités dois-je découvrir encore ? A propos, explique-moi comment tu as fait pour savoir que je devais partir pour les Etats-Unis !
Sandrine est prise au dépourvu. Dans son élan de vouloir oublier tout ce qui concerne le livre, elle a aussi oublié qu’elle avait fait cette erreur avant le départ de Pascal. Elle n’a prévu aucun alibi à ce sujet. Elle doit improviser, et vite.
- Ah oui, c’est vrai –s’exclame-t-elle amusée- en réalité je ne le savais pas, mais j’en avais le pressentiment à cause d’un rêve que j’avais fait. Le rêve ne me disait pas pourquoi tu devais partir. Je nous ai vus à l’aéroport, nous ne voulions pas nous quitter mais ton avion devait décoller et l’hôtesse insistait pour que tu viennes tout de suite…
- Un rêve prémonitoire ?
- Oui, si tu veux. Cela m’arrive de temps en temps…
- As-tu fais quelque rêve prémonitoire sur comment tu passeras les fêtes de fins d’année ? je suppose que tu fêteras Noel en famille. J’espère que tu me réserveras la soirée de la Saint Sylvestre…
- Maintenant que tu es revenu je ne te perdrai plus de vue. Sois-en sûr !
La soirée se poursuit tendrement. Sandrine n’aurait pas souhaité mieux pour ce nouveau départ.

La jeune femme est réveillée par une forte douleur qui l’enveloppe des pieds à la tête. Elle voudrait ouvrir les yeux mais ses paupières sont si lourdes. Elle réussit toutefois à les entrouvrir juste ce qu’il faut pour apercevoir les contours flous de la pièce. Un autre lit, vide. Une lumière trop blanche pour son goût. Une ombre s’approche et lui demande comment elle se sent. Sandrine fait un effort pour répondre, sa bouche semble ankylosée :
- Où suis-je ? à l’hôpital ? articule-t-elle avec difficultés.
- Oui, vous avez été renversée par une voiture hier matin alors que vous vous rendiez à la gare. Vous vous souvenez de quelque chose? demande l’infirmière.
- …Non –répond Sandrine après hésitation- Ah si ! des crissements de pneus, j’entends des crissements de pneus…tout est confus.
- Comment vous appelez-vous ? continue l’infirmière.
- Sandrine Lemiel… qu’est-ce que j’ai ? c’est grave ?
- Vous avez quatre côtes cassées, une fracture ouverte du fémur, et des contusions sur tout le corps. Il vous faudra de la patience pour vous rétablir.
- Vous avez averti quelqu’un de ma famille ? s’inquiète Sandrine.
- Vos parents sont venus hier et reviendront aujourd’hui. Nous vous avons administré des calmants, reposez-vous. Si vous avez besoin, n’hésitez pas à m’appeler, la sonnette est à la tête de votre lit –conclue l’infirmière en se dirigeant vers la porte.
« Un accident ! Zut alors, il ne manquait plus que ça… » Pense-t-elle en refermant ses paupières. Tout-à-coup elle pense à Pascal. Personne n’a dû l’avertir puisque sa famille n’en connait pas l’existence. Il faut qu’elle le mette au courant. Mais dès qu’elle essaie de bouger tout son corps semble emprisonné dans une armure. Elle y renonce. Malgré l’analgésique sa tête lui fait mal. Les battements de son cœur retentissent dans sa lèvre supérieure et instinctivement elle y passe sa langue. C’est alors qu’elle s’aperçoit qu’elle est enflée et douloureuse. Avec peine elle tend la main vers la sonnette et appuie sur le bouton.
- J’ai soif, je voudrais boire. Savez-vous où est mon sac, j’en ai besoin.
- Vos affaires sont dans l’armoire. Vous voulez votre sac ? je vous le donne. Voilà. Vous avez un verre à coté de vous, je vous aide à le prendre.
Une fois l’infirmière sortie de la chambre, Sandrine regarde son sac qui est tout abimé et sali. Son téléphone est en miettes ! Complètement inutilisable ! Un nœud se noue dans sa gorge en pensant qu’elle ne peut appeler Pascal.
Lorsque ses parents arrivent, ils sont heureux de voir leur fille consciente et saine d’esprit. Le risque d’un traumatisme plus sérieux n’avait pas été exclu par les médecins. Les retrouvailles sont émouvantes et Sandrine se sent redevenir une enfant tant elle apprécie la tendresse qu’ils lui témoignent.
- Et Geneviève, vous l’avez avertie ? demande Sandrine.
- Non, elle n’est pas encore rentrée de son séjour –intervient sa mère- mais je crois qu’elle arrive après-demain. Nous l’avertirons.
- Ah oui ! son séjour au Canada, avec son nouvel ami. Elle était si enthousiaste à l’idée de vivre avec lui cette expérience à l’étranger. J’espère que tout va pour le mieux pour eux.
Ses parents lui tiennent compagnie une partie de la journée, mais ne s’attardent pas trop longtemps car leur fille a besoin de se reposer. A nouveau seule, la jeune femme essaie de se rappeler. Ses pensées sont tellement floues. Geneviève, le Canada. Sa meilleure amie qui démarre une nouvelle histoire d’amour, cela lui réchauffe le cœur car jusqu’à présent, elle n’avait pas eu de chance. Soudain un mot lui revient en tête. « Boomerang ». Pourquoi ce nom ? … oui, c’est vrai, le livre offert par Geneviève, ce livre compliqué qu’elle voulait oublier. Non, elle ne veut plus y penser. Elle sent sa tête si lourde. Elle se laisse aller et s’endort.
Lorsqu’elle se réveille, la nuit est tombée. « Boomerang », le titre du livre vient à nouveau frapper sa mémoire comme un gong qui retentit dans tout son corps. Le mystère règne encore plus autour de ce livre quand elle réalise que cette histoire est impossible. Geneviève ne peut pas lui avoir offert ce livre puisqu’elle n’est pas encore rentrée !!! Lui aurait-elle offert avant de partir ? Il y a plus de trois mois ? « Mais non ! Elle me l’a rapporté du Canada justement ! » Sandrine est confuse.

- Bonjour mademoiselle –dit l’infirmière en apportant le thermomètre- Vous avez réussi à dormir ? Comment allez-vous ce matin ?
- Je me suis réveillée plusieurs fois… ce matin les maux de tête sont moins forts.
- Aujourd’hui il y a un soleil splendide –dit l’infirmière en ne relevant le rideau-roulant qu’à moitié- le printemps est en avance cette année.
- Le printemps ! –s’étonne Sandrine- je me croyais en fin d’année !
- Ah non ! – dit l’infirmière en riant- le temps passe vite, mais tout de même !
- Quel jour sommes nous ? s’inquiète Sandrine.
- Aujourd’hui nous sommes jeudi 10 mars. Vous pouvez demander d’avoir un poste de télé dans votre chambre, si vous voulez. Maintenant que vous allez un peu mieux, les journées seraient moins longues.
Toutes les pièces du puzzle se mélangent à nouveau, Sandrine commence à douter que son cerveau fonctionne correctement. Les suites de l’accident viendraient-elles en surface ?
En début d’après-midi, Fabienne, sa sœur la plus jeune, vient lui rendre visite. Sandrine en profite pour lui demander de se rendre chez elle et de lui rapporter le livre.
- Désolée Sandrine –dit sa sœur- je n’ai trouvé aucun livre intitulé Boomerang.
- Ce n’est pas possible ! tu as bien regardé ?
- Oui, j’ai regardé sur les trois étagères, plusieurs fois, et rien. J’ai donné un coup d’œil sur ta table de nuit et sur les meubles du salon, mais il n’y avait rien.
- Je ne suis tout de même pas folle ! s’exclame Sandrine.
- Mais non, calme-toi. Tu as eu un choc. Parles-en au docteur, il te donnera certainement une explication.

Le lendemain matin lorsque les médecins passent pour la visite quotidienne, Sandrine explique la situation :
- Docteur, j’ai peur de n’avoir plus ma raison. Je suis certaine que mon amie m’a offert un livre qui apparemment n’est pas en ma possession. Je suis convaincue qu’avant l’accident, mon ami et moi nous préparions les fêtes de fin d’années alors que nous sommes en mars. J’ai des souvenirs qui ne correspondent pas à la réalité, ça me fait peur.
- Tranquillisez-vous. Vous avez subi un traumatisme, vos souvenirs sont encore confus et se mélangent avec les rêves que vous avez faits pendant que vous n’étiez pas consciente. Il n’y a rien d’anormal. Les choses vont rentrer dans l’ordre tout doucement. Vous êtes sur la bonne voie, tous les examens le prouvent –dit le médecin en lui posant gentiment la main sur le bras.
- Mais, je vais finir par faire la différence entre le rêve et la réalité ou bien le temps de coma que j’ai vécu restera dans le brouillard ?
- Je ne peux rien vous affirmer à cent pour cent, mais en général les idées se rassemblent et se reclassent, permettant de remettre un peu d’ordre dans sa tête. Ayez confiance.

Fabienne arrive auprès de sa sœur avec la réponse qu’elle attend impatiemment :
- Alors ? questionne Sandrine- tu es allée jusque chez Pascal ? tu as pu lui parler ?
- Je suis désolée Sandrine. A l’adresse que tu m’as indiquée il n’y a pas d’immeuble. C’est un haras et il n’y a aucun Pascal ! Le docteur a raison. Tu dois avoir fait un long rêve pendant ton coma. Fais-toi une raison.
Sandrine se résigne. Ses souvenirs sont pourtant si frais, si réels qu’elle a du mal à imaginer que tout est inventé. Et pourtant, les faits sont là. Aucun livre, aucun Pascal, aucun réveillon de la St sylvestre en perspective. Elle a belle et bien rêvé !
« Mon Dieu ! Le rêve et la réalité s’interpénètrent tellement bien ! La différence est si subtile…et si c’était maintenant que j’étais en train de rêver ? Comment puis-je le savoir ? »

Un couple entre dans la chambre.
- Geneviève ! Marc ! Vous êtes rentrés !! Quelle surprise de vous voir ici –se réjouit Sandrine.
- Bonjour ma grande ! alors, tu nous as fait peur ! Comment te sens-tu ?
- Tu vois, ce n’est pas la vraie forme, mais je me sens déjà plus réveillée et un peu moins ankylosée. Et vous ? parlez-moi de votre séjour ?

Sandrine écoute les anecdotes que racontent ses amis. Leurs voix résonnent dans sa tête. Elle lutte pour ne pas fermer les yeux mais tout doucement elle finit par s’assoupir. Lorsqu’elle rouvre les paupières, elle est encore dans les nuages mais la douleur lui rappelle qu’elle est là, étendue dans un lit d’hôpital. C’est drôle, elle sent la douleur de son corps et en même temps elle se sent sereine. Elle observe comme elle-même et son corps sont en fait deux choses distinctes. Son corps est blessé et souffre. Elle, la partie de son être qui lui permet d’être consciente, se sent bien. C’est bien ça qui compte. Elle réalise aussi comme elle a de la chance que toute cette étrange histoire n’ait été qu’un cauchemar. Pas de Pascal dans sa vie, mais tant pis ! Quand l’opportunité se présentera elle saura prendre les jours comme ils viennent sans se tourmenter avec mille questions inutiles.
Sur la table de nuit un paquet attend que Sandrine l’ouvre. Elle sourit en reconnaissant l’écriture de Geneviève sur la carte « un gros bisou d’encouragement de la part de Geneviève et Marc ». Elle avait complètement oublié qu’ils étaient venus la voir et qu’elle s’était endormie en leur présence. Elle ouvre le paquet. C’est un livre. Le titre : « Boomerang ». Stupéfaite elle repousse le livre loin d’elle au bout du lit. Elle ne compte absolument pas l’ouvrir, même si la curiosité la pousserait bien à contrôler s’il s’agit du même roman que celui de son cauchemar.
Elle ferme les yeux en pensant que la réalité, le rêve et la prémonition forment un cocktail qui peut rendre la vie bien difficile. Non, elle n’ouvrira pas ce livre. Elle se plonge dans son présent. Qu’il soit réel ou pas, il est là et c’est bien la seule chose qui compte car c’est « son » expérience. L’instant présent, la perle de la vie parce qu’il est éternel. Voilà le vrai cadeau !!!

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Belle histoire. Simple et facile a lire.

 

 

J'ai beaucoup aimé et me suis régalée de lire cette nouvelle, merci.

 





   
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