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Les voyages de Vergulli II

Auteur de recits


Récit écrit par Occam.
Auteur homme.    Contacts de l'auteur : patricemaupouyahoofr



histoire publiée le 26-12-2014
Catégorie :Fantastique, SF, Fantasy, Uchronie
Histoire 8485-o73

Titre : Les voyages de Vergulli II

Utopie  Picaresque 
 
 

Les voyages de Vergulli II


1 L'île ronde

L'eau douce et les quelques provisions dont je disposais étaient épuisées depuis
longtemps et les forces commençaient à me manquer. J'avais fabriqué une épuisette de
fortune à l'aide de cordelettes et de lambeaux de chemise, mais les prises furent
insuffisantes pour me sustenter. Le soleil éclaboussant la mer commençait à me donner des
vertiges et mes lèvres se craquelaient à force de boire de l'eau salée. A travers mes
paupières à demi fermées, j'aperçus une voile venant dans ma direction. Bénéficiant d'une
bonne brise, le bateau se rapprochait rapidement, je montai donc le plus haut possible
sur mon embarcation de fortune en criant et en agitant un drapeau improvisé, malgré mon
épuisement. Pendant un instant qui me parut interminable, je crus que personne ne m'avait
remarqué, mais je vis bientôt la goélette se mettre bout au vent et une chaloupe fut
descendue pour me récupérer.
Fennis, le capitaine du bâtiment, avait un visage large et des sourcils épais. Il
m'accueillit plutôt froidement en gardant les mains derrière le dos d'une manière un peu
solennelle. Après m'avoir posé toutes sortes de questions, il m'informa qu'il ne pouvait
s'offrir le luxe de prendre des passagers ne pouvant payer leur transport, et que je
devais me rendre utile en temps que mousse à toutes sortes de besognes que m'indiquerait
le matelot Bernot en attendant de débarquer dans le port des longiniens. A mon regard
interrogateur, il répond avec un sourire en coin qu'ils sauront bien tailler un costume à
ma mesure, ce qui fit s'esclaffer l'équipage.
Pendant le reste de mon voyage, je fus chaperonné par Bernot qui devait être très content
de se décharger sur moi des tâches les plus ingrates. Au début, je m'exécutais sans
commentaires en passant du nettoyage du pont à la corvée d'épluchures. Une fois, je
m'insurgeai que le capitaine l'ait complimenté sur le nettoyage des armes alors que
j'avais tout fait, il ne fit aucune remarque, comme d'habitude, mais le soir il fit un
signe discret au cuistot qui me refusa le bol de nourriture habituel. Dès lors, je me le
tint pour dit et attendit avec impatience la fin du voyage.
Heureusement, les autres matelots étaient plus sociables, ils se réunissaient souvent à
la tombée de la nuit pour chanter au son d'un bandonéon et je me joignais à eux avec un
enthousiasme qui compensait mon manque de talent vocal. L'un deux, du nom de Jantet,
m'appris l'art de faire des nœuds et fabriquer des filets de pêche.
Un jour, une île apparut enfin avec un ciel gris et un arc-en-ciel en arrière plan. Elle
formait un cône presque parfait arrondi au sommet et les habitations s'étageaient
régulièrement sur les pentes, au milieu de la végétation. Je découvris, au fur et à
mesure que nous nous rapprochions, un port dans une baie calme agrémenté d'une forêt de
mâts. C'est là que nous fîmes escale.
Plusieurs groupes de deux personnes curieusement vêtues d'uniformes présentant des motifs
géométriques déambulaient le long de la jetée où notre embarcation était amarrée. L'un
de ces groupes vint se placer près de la coupée où le capitaine vint le rejoindre pour
entrer dans une discussion animée en jetant un coups d’œil vers moi de temps en temps. Le
capitaine revint finalement pour m'ordonner de suivre ces deux surveillants pour
régulariser ma situation. Sur ce, il me laissa entre leurs mains en me souhaitant bonne
chance.
Pendant que l'un des surveillants s'adressait à moi, je ne pouvais m'empêcher d'être
fasciné par la mosaïque de triangles bleus et verts qui composaient son uniforme et du
bicorne qui lui servait de couvre-chef.
« Nous vous souhaitons la bienvenue, Monsieur Vergulli. Comme vous allez résider parmi
nous, il est de notre devoir de vous mettre au courant de nos coutumes. Dans ce but,
veuillez nous suivre dans la maison des mesureurs ».
Ils me conduisirent vers un tunnel qui s'ouvrait dans la paroi limitant le port qui
s'élevait à une hauteur vertigineuse. Celui-ci une fois franchi, je découvris un puits au
centre duquel attendait une cabine surmontée d'un grand réservoir en toile en train de se
remplir d'air chaud. En levant les yeux, un dôme en verre renforcé par une armature
métallique éclairait le bord supérieur du puits. Les gens qui attendaient l'ouverture de
la cabine portaient tous des vêtements avec des motifs géométriques et des couleurs très
différentes. Toutes portaient également un bracelet dont les couleurs étaient assorties à
leur costume. Ces particularités m'intriguaient mais je n'osai pas poser de question.
La cabine remonta peu à peu dans le puits, en croisant les contrepoids à mi-chemin et
émergeant ensuite dans la lumière du dôme comme un plongeur faisant surface. Encadré par
mes deux surveillants, je sortis de la cabine pour m'engager sur un pont en bois. En
dessous, on pouvait distinguer une place pavée où trônait une statue dorée représentant
un homme d'allure solennelle tenant un parchemin. A l'autre extrémité du pont se tenait
un bâtiment imposant avec une grande porte en bois munie de ferrures. C'est là que nous
entrâmes.

2 Les couleurs de la liberté

La salle était volumineuse et bien éclairée par de nombreuses fenêtres à croisillons. De
nombreuses personnes attendaient docilement d'être dirigées vers les nombreux services en
faisant la queue devant un bureau d'accueil. Le préposé donna au surveillant le numéro
d'une salle qui se trouvait à un étage supérieur, et dont la porte s'ornait d'une plaque
gravée au nom de Dorin Fernox, mesureur.
Il portait un pourpoint bleu ciel et nous accueillit derrière son bureau avec un grand
sourire. Il congédia les surveillants en leur assurant qu'il allait s'occuper de moi. Il
arpenta un moment la pièce, ses yeux dansaient derrière des lunettes rondes tandis qu'il
me regardait attentivement. Il finit par me poser cette question,
« Avez-vous remarqué la statue qui orne la place principale de la partie supérieure de la
ville? »
Je lui répondit que oui, mais que j'ignorais de qui il s'agissait.
« C'est la statue de notre protecteur, Rynal Longinian. Voyez-vous, jeune homme, cet
endroit était loin d'être un havre de paix, il n'y a pas si longtemps. Plusieurs factions
se battaient pour la suprématie de l'île et les habitants se terraient peureusement chez
eux. Longinian était un riche commerçant qui réussit à se hisser au pouvoir en achetant
des hommes bien placés dans chacun des deux camps. Il était aussi féru de mathématiques,
et imagina un système où les libertés de chaque individu seraient calculées. »
« Comment peut-on calculer la liberté de quelqu'un ? » m'écriai-je aussitôt, car cela me
semblait complètement utopique.
« En fait, voyez-vous, il ne s'agit pas de la liberté d'un individu considérée de manière
isolée, mais de ce qu'il a le droit de faire par rapport aux autres en appliquant l'adage
bien connu qui veut que la liberté des uns soit limitée par celle des autres. Ce sont ces
limites que Longinian a finalement réussi à calculer et à imposer à ses contemporains. Il
a mis au point également un système de codage avec des couleurs qui indiquent clairement
ce que chacun a droit et ce qu'il ne doit pas faire. »
« Je ne comprend pas pourquoi les libertés ne sont pas les mêmes pour tout le monde.»
« Cher monsieur, vous confondez liberté et égalité. Vous admettrez aisément qu'il est
nécessaire de restreindre davantage la liberté d'un meurtrier avéré que celle d'une
personne qui a toujours respecté scrupuleusement les autres et les a aidés le cas
échéant. Dans la plupart des pays, les criminels sont enfermés et parfois pendus, pour
notre part, nous nous contentons de leur attribuer un code et des vêtements rouges que
tout le monde reconnaît et ils ne peuvent fréquenter que quelques endroits bien stipulés.
Les plus asociaux d'entre eux en sont réduits à quémander les restes de nourriture.
Naturellement, le port d'armes est interdit, mais comme vous n'en avez pas, ce n'est pas
un problème.»
« Mais vous enfermez ainsi vos compatriotes dans un cadre rigide dont ils ne peuvent
sortir, ce doit être désespérant !»
« Détrompez-vous, le système de Longinian est évolutif. La conduite de chacun est visible
par tous, et si les actes d'un individu bénéficient à tous, les surveillants en sont
avertis et son code est réévalué favorablement ici même. La plupart des gens cherchent à
obtenir le code violet correspondant au maximum de liberté en travaillant frénétiquement
pour améliorer le sort des autres, ce qui maintient une haute moralité et crée un cercle
vertueux dans notre population. Si la population augmente, notre tâche est d'en tenir
compte et de restreindre l'accès aux biens de chacun. Par exemple, si les prises de
homards sont rares, vous conviendrez facilement que tout le monde ne puisse en profiter.»
« J'avoue être intrigué et assez perplexe sur tout cela .»
« Vous allez bientôt pouvoir en juger par vous-même. Mais il est temps de vous munir d'un
bracelet de codage et de vêtements adéquats. Comme vous êtes un naufragé, vous aurez
droit à une période d'essai bienveillante, aussi votre couleur dominante sera gris perle.
Des couleurs claires, comme pour les enfants. Par ici, je vous prie. »
Je suivis Fernox dans sa descente vers les sous-sols, admirant au passage la complexité
des boiseries vernies des escaliers et des plafonds. Nous entrâmes dans une salle qui
ressemblait à un entrepôt. Mon mentor me présenta ainsi,
« Edane, voici Monsieur Vergulli qui est arrivé ce matin sur notre île. Prenez le code
pour le bracelet et les vêtements. Je vous laisse et vous souhaite une bonne fin de
journée. »
Sur ce, il prit congé en lui donnant un papier numéroté. La dame ainsi dénommée choisit
dans un tiroir un bracelet métallique dans lequel elle inséra des pastilles de couleur
puis le fixa à mon poignet en le fermant à l'aide d'une clé numérotée qu'elle alla placer
dans un coffre-fort. Elle prit un costume de teinte gris clair à ma taille dans une
penderie voisine et me demanda de l'essayer. Le vêtement était bien ajusté, mais la
mosaïque d'hexagones et de triangles qui le formaient me dérouta quelque peu. Après avoir
complété l'habillement avec un tricorne, je quittai l'établissement.

3 La statue

Le temps était passé plus vite que je ne le pensais, le soleil rosissait déjà les nuages
et allongeait les ombres en refroidissant les vieilles pierres. Je pris l'escalier qui
descendait vers la place principale en repensant à la conversation avec le mesureur. Ce
qu'il m'avait dit me paraissait logique et sensé mais me mettait mal à l'aise, cependant
je n'arrivais pas à savoir pourquoi. Quelques chariots tirés par des mulets faisaient
sonner les pavés de la place qui commençait à être désertée. Elle était bordée par des
boutiques construites en bois avec de nombreuses petites fenêtres qui jetaient des
reflets multicolores et des toits pentus.
Je demandai à un passant de m'indiquer un endroit où me loger. Après m'avoir dévisagé et
longuement examiné, il m'indiqua une auberge située dans une rue adjacente où je me
rendis sans tarder. Quand j'entrai, je remarquai les grosses poutres noires soutenant le
plafond qui semblaient écraser une assez grande salle au fond de laquelle ronflait un feu
dans une grande cheminée. Le volume sonore des conversations baissa subitement lorsque je
me dirigeai vers le comptoir.
L'aubergiste attendit tranquillement, les mains à plat sur le comptoir, que je lui
adresse la parole.
« Je voudrais dîner et me loger, mais je crains de ne pas pouvoir vous payer » lui dis-
je.
« Ne vous en faites pas, nous n'utilisons pas de monnaie ici et je suppose que quelqu'un
d'aussi vigoureux daignera rendre quelques services .»
« Naturellement, je suis votre obligé » lui répondis-je.
Je m'installai à une table et la serveuse avec un tablier vert clair à carreaux vint
prendre ma commande. Ne sachant quoi choisir, je lui désignai les plats d'une table
proches qui me paraissaient appétissants. Elle secoua la tête en souriant,
« Désolé, monsieur, votre statut ne vous permet pas de goûter ces plats. Vous avez sans
doute remarqué que les vêtements et les bracelets de ces personnes sont bleus
contrairement aux vôtres. »
« Excusez-moi, je ne suis pas encore habitué à vos coutumes. Je crois que je vais m'en
remettre à votre jugement » lui dis-je en inclinant la tête.
Le repas servi fut simple et copieux, comprenant une salade de cresson et un ragoût avec
peu de viande mais beaucoup de légumes. L'aubergiste me fit un signe discret et me
désigna d'un geste l'arrière salle que je dus nettoyer pour payer mon écot. Son épouse
m'attribua une petite chambre mansardée qui contenait un lit étroit et une table. Quand
elle partit, je m'effondrai sur le lit.
Je n'étais pas encore habitué aux bruits nocturnes et dans un demi sommeil il me sembla
entendre des voix ainsi que des pas précipités. En regardant par la petite fenêtre, je
crus voir une silhouette s'enfuir à la lueur d'un fanal se réverbérant sur les pavés.
Intrigué, je descendis les escaliers un peu grinçants et débouchai dans la grande salle
maintenant silencieuse. Le jour n'était pas encore levé, je sortis dans la ruelle à peine
éclairée et me dirigeai vers la place. Quelque chose clochait sur la statue, en
m'approchant davantage, je vis que Longinian était maintenant affublé d'un bonnet avec
des oreilles d'âne, son nez aquilin portait des lunettes noires et un bâton d'aveugle
remplaçait sa canne. Le bronze était recouvert de peinture rouge, couleur de l'opprobre.
Des surveillants venant de ruelles opposées convergeaient vers la statue. Je compris un
peu trop tard que ma curiosité allait me causer des ennuis, mais je comptai sur leur bon
sens pour appréhender correctement la situation. Ils examinèrent la statue sans rien dire
puis leur regard se posa sur moi. L'un d'entre eux m'interpella,
« Si j'en juge par votre bracelet, vous venez à peine de débarquer chez nous, et vous
profanez déjà le symbole de notre culture ! »
« Pas du tout, monsieur, un bruit suspect m'a réveillé et je suis venu voir ce qui se
passait, les dégradations ne sont pas de mon fait.»
Plusieurs lanternes se mirent à luire parmi les maisons bordant la place. Un homme
dirigea vers notre groupe en me montrant du doigt.
« J'ai tout vu de ma fenêtre » dit-il aux surveillants, « cet homme est grimpé sur la
statue et l'a transformé de manière humiliante. »
« N'importe quoi, c'est absolument faux » m'écriai-je.
Les surveillants, un moment indécis, tinrent un conciliabule, puis le plus gradé
s'adressa à moi,
« Vous devez nous suivre, monsieur Dineg est considéré comme un honorable citoyen, ainsi
que l'atteste la couleur de son bracelet. Nous croyons que son témoignage est davantage
digne de foi que le vôtre. Nous sommes obligés de changer votre statut.»
Je regardai autour de moi et ne vis que des visages fermés et hostiles, je compris
l'inutilité de mes protestations et suivit mes gardes sans broncher.

4 Le revers d'une médaille

A la pointe du jour, je fus reconduit dans la maison de la mesure. Les surveillants me
firent attendre un employé dans la grande salle dont les vitres commençaient à être
éclaboussées par le soleil matinal et jetaient des rais de lumière sur les boiseries. Un
homme à la carrure athlétique était assis en face de moi, son visage régulier encadré par
un collier brun et ses yeux gris-verts lui donnaient une mine assez sévère. Il me
considéra d'un air narquois, je me présentai, un peu mal à l'aise,
« Je m'appelle Gillam Vergulli et j'ai débarqué seulement hier sur cette île. Je suis ici
à la suite d'une méprise qui j'espère va s'éclaircir.»
Il éclata de rire à ces propos,
« A votre accoutrement, j'avais bien deviné votre situation. Je me nomme Kerian Bernier
mais vous pouvez m'appeler Kerian et je vous appellerais Gillam, je ne me formalise pas
pour si peu, contrairement à tous ces empaillés là dehors qui vous soupèsent un sourire
comme ils le feraient pour un sac de pommes de terre, si vous voyez ce que je veux
dire. »
« Pardonnez-moi, mais je ne puis critiquer aussi vite des gens qui m'offrent leur
hospitalité. Votre mode de vie est inhabituel, certes, mais ses avantages m'ont
clairement été expliqué d'une manière assez convaincante, je dois l'admettre. »
« Ah, les avantages ! Oui, oui, la contribution à la collectivité, le cercle vertueux,
tout çà, mais on vous ne vous a certainement pas décrit les injustices du système. » 
« De quoi parlez-vous exactement ? »
« Mon ami, comment croyez-vous que les surveillants et les mesureurs peuvent savoir si
tel ou untel mérite une meilleure couleur ? Il leur faut des informations très nombreuses
que les gens consentent à leur livrer contre une petite récompense, bien sûr. Et il est
bien plus facile de nuire à quelqu'un de cette façon que de s'atteler à une réalisation
dont la population puisse bénéficier. »
« Mais en faisant des recoupements, en prenant en compte plusieurs témoignages ... »
« Oui, ils le faisaient au début et tout le monde jouait le jeu. Ce fut l'époque où les
grandes réalisations virent le jour, comme l'élévateur que vous avez certainement
emprunté pour arriver ici. L'auteur du projet appartient maintenant au groupe restreint
des capes violettes qui prennent les décisions importantes. Le port fut agrandi et
aménagé et les échanges avec l'extérieur apportèrent la prospérité. Puis vint un moment
où les idées se tarirent, et chacun commença à observer les autres d'un œil méfiant. De
plus en plus de gens découvrirent les failles du système et chacun finit par se demander
s'il devait encore se décarcasser alors que d'autres progressaient plus vite en dénonçant
leurs voisins. »
« Est-ce de cette manière que vous vous retrouvez ici ? Oh, excusez-moi, cela ne me
regarde pas. »
« Il n'y a pas d'offense. Non, cela ne s'est pas passé comme çà, les fruits étaient déjà
placés sur mon étal au marché et j'allais chercher une toile dans ma carriole quand je
vis un gros bonhomme se servir tranquillement et repartir avec son panier rempli. Je
revins sur mes pas pour me placer devant lui et lui demander de replacer ce qu'il venait
de prendre sans autorisation. Il me regarda de haut en bas en me disant qu'il n'avait pas
de compte à rendre à un péquenot orange. Sans réfléchir, mon poing partit et lui fracassa
le nez. Il se mit à hurler, rameutant les surveillants de la place qui m'emmenèrent
aussitôt. J'eus beau protester, le nez ensanglanté était une preuve plus tangible de mes
torts que tous mes arguments. »
« Mais n'est-ce-pas justement pour éviter de telles violences que ce système a été mis en
place ? »
« Ah, je préfère quelques conflits violents plutôt que vivre hypocritement en se
réfugiant sans cesse derrière les lois. Pour moi, la liberté consiste à casser la figure
à ceux qui me méprisent ou m'insultent. Mieux vaux une bonne dispute que cette existence
de morts-vivants.»
Pour me montrer la force de sa conviction, il cracha par terre. Je m'apprêtais à lui
répondre que considérant sa musculature il ne risquait pas grand-chose, contrairement à
la plupart des gens, mais les mesureurs vinrent prendre leur poste et nous allâmes chacun
de notre côté.

5 Le grain de sable
Un peu plus tard je retrouvai Kerian à la porte d'entrée qui était aussi la porte de
sortie, et nous pûmes admirer nos nouvelles tenues. Il me salua ironiquement avec une
révérence en affirmant que ce léger rose convenait fort bien à mon teint hâlé. Je lui
répondis qu'il n'avait jamais été aussi flamboyant. Il éclata de rire et semblait
indifférent à sa nouvelle perte de prestige. Il me demanda ce qui avait causé ma propre
déchéance et je lui racontai les événements de la nuit précédente, ce qui le mit de bonne
humeur.
La matinée était bien avancée et la place principale grouillait de monde composant une
symphonie de couleurs qui cependant ne se mélangeaient pas, créant artificiellement un
arc-en-ciel sous nos yeux. Ceux qui portaient des nuances de bleu affichaient toujours un
léger sourire et un port de tête hautain, contrastant avec l'air gouailleur et le parler
haut de ceux qui arboraient des couleurs chaudes. La statue avait été entièrement
nettoyée et brillait fièrement au soleil. Un groupe d'enfants harcelait un vieil homme
qui marmonnait des propos incohérents. Excédé, il brandit sa canne dans leur direction en
roulant des yeux, ce qui n'eut pour effet que d'augmenter leurs moqueries.
Kerian me proposa l'hospitalité, je lui rétorquai que j'avais trouvé un logis mais il me
fit remarquer que mon hôte allait remarquer mon changement et que ce serait assez
humiliant pour moi de changer pour une chambre moins confortable, sans parler des repas.
En reconnaissant le bien fondé de ses remarques, j'acceptai son invitation et nous
descendîmes les rues en pente vers sa maison. A un carrefour, nous vîmes un attroupement
autour d'une affiche placardée au mur sur la quelle on pouvait lire :
LE GRAIN DE SABLE
- Le dénommé Codier Vertin qui vient d'obtenir la cape violette a éliminé la plupart des
pêcheurs indépendants en octroyant des faveurs indues à ceux qui intégraient sa flotte
personnelle. Il a maintenant le monopole de la distribution du poisson sur notre île, ce
n'est pas une contribution positive pour nos concitoyens et il ne mérite pas sa
promotion.
- La statue de Longinian a été dotée cette nuit d'un bonnet d'âne et symboliquement
transformée en aveugle cette nuit par un groupe de contestataires. Nous avons appris que
les surveillants ont encore commis une bavure en mettant ce acte sur le compte d'un
passant innocent fraîchement arrivé ici. Nous vous tiendrons informé des suites de cette
injustice flagrante.
- Le statut de la dame Eline Gantori a connu une ascension fulgurante en plaquant deux de
ses maris après les avoir accusés faussement d'adultère. Son dernier mariage est la cause
de sa promotion.
- De plus en plus de faux bracelets circulent, les surveillants n'arrivent pas à déceler
les contrefacteurs. Leurs porteurs en retirent des avantages indus, réduisant les biens
disponibles pour ceux qui les méritent, et rendant inéquitable notre société.
- Réveillez-vous, dénoncez les injustices et le système qui vous opprime. La révolution
est en marche !

Kerian guettait visiblement ma réaction du coin de l’œil, je lui dis,
« il semble qu'un groupe soit déterminé à recourir à la violence. »
« Mais vous-même Gillam, qu'en pensez-vous ? »
« Je suis ici depuis trop peu de temps pour que mon avis puisse être impartial. »
Ma réponse fut accueillie avec un reniflement de scepticisme. Durant le reste du trajet,
Kerian était devenu moins bavard et plus circonspect. Sa demeure était presque
entièrement cachée par une grille encastrée dans de vieilles pierres le long de laquelle
poussaient librement plusieurs variétés de buissons qui débordaient sur la ruelle. Il
poussa l'antique barrière et je découvris un jardin non entretenu où un chemin de dalles
placées parmi les hautes herbes nous conduisit à une vieille bâtisse située au fond du
jardin.

6 La conspiration

Deux hommes et deux femmes assis autour d'une table massive me scrutèrent d'un air
perplexe quand nous fîmes notre entrée. Kerian me présenta à sa compagne Péra, qui
semblait sur le point d'exploser, puis à Aber, un homme un peu chauve et aussi corpulent
que son épouse Flaine était mince. Le dernier habitant de la maison à qui je donnai une
poignée de main était un homme du nom de Télien à l'allure d'adolescent avec une tignasse
rousse. Péra prit vivement son compagnon à part, mais tout le monde l'entendit.
« Il a fallu que tu te fasses remarquer en cognant cet imbécile. Non content de mettre en
danger notre organisation, tu amènes un étranger ici ! »
« Mais Péra, il ne sait rien et a déjà été traité injustement. De toutes façons, nous
sommes constamment en danger. »
« C'est évidemment une excellente raison pour l'augmenter ! »
Je commençai à être très mal à l'aise mais Aber me mit gentiment la main sur l'épaule en
me faisant comprendre avec un clin d’œil que ces disputes n'étaient pas inhabituelles et
que je ne devais pas m'en formaliser. Il remplit des verres pour tout le monde et nous
trinquâmes. La première gorgée me donna l'impression d'être un avaleur de feu, mon
expression interloquée fit rire Télien.
« C'est Aber qui fabrique cette mixture et je crois qu'il est le seul à la boire sans
problème. Il s'imagine qu'il a concocté un véritable nectar !»
« Tu es injuste » intervint Flaine, « il s'est donné beaucoup de mal avec des raisins de
mauvaise qualité. »
« Bien sûr, comme le jour où il a proposé de construire une tyrolienne pour gagner la
côte. Quand les premiers poteaux se sont effondrés, les inspecteurs lui ont juste montré
du doigt l'endroit où il pouvait aller se faire mesurer. Le bois était sans doute de
mauvaise qualité, n'est-ce pas ?»
« Tu en reviens toujours à cette histoire, tout le monde peut faire des erreurs. »
« C'est vrai, mais la plupart des gens en tirent profit pour s'améliorer. »
« Tu veux dire que je ne suis pas capable d'apprendre, alors !»
La discussion fut interrompue par Kerian et Péra apparemment réconciliés, et qui en
chuchotant nous firent comprendre que des surveillants approchaient de la maison. La
table fut poussée et on ouvrit une trappe dissimulée dans le plancher. La table fut
replacée et la trappe refermée juste avant notre descente par un escalier de pierres.
Nous étions dans une grande cave creusée dans la roche, remplie de machines et d'une
presse et de pile de papiers. Je devinai qu'il s'agissait de l'endroit d'où provenait
l'élaboration du « grain de sable ».
« C'est votre groupe qui diffuse ce pamphlet !» m'écriai-je en me retournant vers Kerian.
« C'est exact et beaucoup de sympathisants nous aident à propager nos idées, mais il
semble que l'un d'entre eux nous ait dénoncé. »
Un bruit de bottes martela le sol au-dessus de nous, la fouille dura un moment mais les
surveillants ne trouvèrent pas la trappe et finirent par quitter les lieux. Par
précaution, nous restâmes quand même un long moment sous la voûte. Je commençais à me
demander dans quel guêpier je m'étais fourré quand Kerian pris la parole.
« Nous n'avons plus guère de temps avant d'être découverts, il va falloir agir
aujourd’hui et frapper fort pour entraîner la population avec nous. Nous allons montrer
que ce système n'est qu'un tronc pourri en détruisant son symbole le plus éminent qui est
aussi son centre nerveux, nous allons mettre le feu à la maison des mesureurs. »
Je le regardai les yeux grand ouverts comme s'il avait perdu la raison, mais il me
regarda fixement en me mettant bien les points sur les « i ».
« Gillam, tu ne peux plus être neutre, tu es déjà compromis. Aber, enlève lui son
bracelet et change ses couleurs, il est trop voyant comme cela. Télien, tu dois partir
immédiatement pour demander à nos amis de sécuriser la sortie par l'élévateur, nous ne
pourrons pas redescendre sur la place. Nous autres, préparons les récipients avec le
combustible. »
« Et mon idée de flèches enflammées, qu'en fais-tu ? » demanda Aber.
« Je te remercie, mais la décision est prise » lui répondit Kerian au soulagement évident
des autres protagonistes, à l'exception de Flaine qui tourna le dos, un peu vexée. Malgré
la dépréciation de ses talents, Aber crocheta habilement la serrure de mon bracelet et se
mis en devoir de m'affubler d'une nouvelle tenue qui comportait un pourpoint jaune ainsi
que des chausses et une veste de couleur vertes. Les deux femmes se revêtirent d'habits
de voyage. Nous quittâmes la cave pour prendre un repas frugal avant les derniers
préparatifs.

7 L'incendie

A la nuit tombée, chacun avait pris son poste, Kerian et Aber étaient déjà à l'intérieur
de la maison des mesureurs inoccupée à cette heure tardive, Péra et Flaine guettaient sur
la place l'arrivée de surveillants éventuels et j'étais accoudé sur la rambarde du pont
pour faire le relais. Un moment plus tard, Péra me fit signe de l'arrivée imminente de
surveillants et je courus vers la porte pour en informer Kerian. Avec son compagnon, ils
avaient déjà aspergé le plancher et les boiseries et utilisé la lanterne pour allumer le
feu, ils sortirent rapidement et nous nous mîmes en embuscade près de l'escalier.
Les deux femmes abordèrent les surveillants au moment où ils commencèrent à monter
l'escalier. Elles plaisantèrent avec eux en flattant leur vanité de mâle, et à l'instant
où le groupe nous rejoignit, chacune mit un bâillon sur un surveillant pendant que leurs
hommes les ligotaient prestement par derrière. Malgré leurs roulements d'yeux en guise de
protestation, ils furent saucissonnés proprement et portés dans un recoin discret.
Les flammes léchaient déjà le rez-de-chaussée et une fumée épaisse montait à l'assaut des
étages. Mes compagnons s'affairaient à démonter les planches du pont menant au sommet de
l'élévateur quand j'aperçus une silhouette par une des fenêtres du premier étage, je crus
reconnaître le mesureur qui m'avait accueilli lors de mon arrivée. Ignorant les appels de
mes compagnons, je me ruai à l'intérieur du bâtiment où le feu ronflait et le bois
craquait de partout. Les flammes léchèrent mes vêtements quand je grimpai les escaliers
quatre à quatre, mais j'atteignis le premier étage et j'ouvris frénétiquement toutes les
portes en criant,
« Monsieur Fernox, monsieur Fernox ! »
Pas de réponse, la fumée remplissait maintenant tout l'étage, mettant un mouchoir sur le
visage, je m'engouffrai dans une pièce qui me semblait correspondre à la bonne fenêtre.
En marchant au jugé, je butai contre quelque chose de mou. Je portai la masse inerte de
l'homme à côté de la fenêtre que je brisai avec le coude. En m'accrochant aux aspérités
de la façade, je finis par atteindre le sol en portant l'homme évanoui sur une épaule. Je
l'étendis sur le sol et le secouai doucement. Il toussa, ouvrit les yeux et me regarda
gravement,
« Vous m'avez sauvé la vie, mon ami, j'en porterai personnellement témoignage et votre
condition va grandement s'améliorer. »
« Je suis désolé, les choses ont tout simplement mal tourné, je dois partir maintenant.
Adieu, monsieur Fernox. »
Déjà, les surveillants qui avaient vu la fumée s'élever montaient l'escalier, la maison
entière était un brasier rougeoyant. Kerian m'appelait avec insistance, je courus sur le
pont dont mes compagnons avaient enlevé plusieurs planches. Je pris mon élan sans
réfléchir et sautai en manquant le bord, mais les bras puissants de Kerian me saisirent
et il me remit sur pied. Les surveillants s'arrêtèrent et envoyèrent quelqu'un chercher
une échelle, ce qui nous donna un peu de répit.
En arrivant près de l'élévateur, je vis que l'armature du dôme avait été démantelée et
que le réservoir flottait librement. Kerian m'expliqua brièvement que ses amis n'avaient
pu maîtriser l'entrée inférieure qui était maintenant investie par les surveillants et
que le seul espoir était de s'enfuir avec la cabine en la libérant. Complètement éberlué,
je n'eus pas l'occasion de protester et grimpai dans la cabine. Aber poussa de toutes ses
forces avant d'être le dernier à monter dans l'engin qui hésita un moment en flottant au
dessus du sommet puis une petite brise descendante le fit suivre une pente qui l'amenait
au dessus du port.
Je pouvais maintenant discerner l'agitation qui régnait sur le port, avec toutes les
lanternes qui dansaient comme des lucioles. Notre course descendante nous mena à l'entrée
de la jetée. Télien qui était monté par l'élévateur actionnait une valve qui vidait l'air
chaud du réservoir. Il essayait de couper la route un navire quittant l'île, les voiles
déjà gonflées. Nous enlevâmes nos gilets et nos chaussures avant l'inévitable naufrage.
Déjà, la cabine sombrait, tout le monde se mit à nager vigoureusement vers le bateau. Des
bouts nous furent lancés par les matelots et tous les rescapés furent hissés à bord.
Le bateau avait pris suffisamment de vitesse pour que les petites embarcations des
surveillants ne puissent le rattraper, on m'avait fourni des vêtements secs de marins et
l'anxiété commençait à s'évacuer. J'entendis Péra reprocher à son compagnon le manque de
préparation de notre équipée, mais je n'avais pas envie de les entendre se disputer. Je
trouvai refuge près de la proue, m'appuyai sur le bastingage en écoutant le clapot de
l'eau noire contre la coque et regardant s'éloigner l'île dont le point rouge au sommet
signalait la destruction de la maison des mesureurs.
Bien des années plus tard, je me demande encore quelquefois si la cause de mes compagnons
était fondée, faut-il réguler la liberté pour éviter la violence ou bien laisser les
conflits éclater et se régler d'eux-mêmes, le jeu en valait-il la chandelle ? Les
longiniens ont-ils trouvé une meilleure solution que celle imaginée par leur protecteur
ou sont-ils retournés à la barbarie qui prévalait avant ? Comme je n'ai pas l'intention
de retourner là-bas, je ne le saurais probablement jamais.



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