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Les voyages de Vergulli III

Auteur de recits


Récit écrit par Occam.
Auteur homme.    Contacts de l'auteur : patricemaupouyahoofr



histoire publiée le 24-02-2015
Catégorie :Fantastique, SF, Fantasy, Uchronie
Histoire 8514-o74

Titre : Les voyages de Vergulli III

Satire  Diatribe 
 
 

Les voyages de Vergulli III


1. Speculagum

Après deux semaines de navigation sans histoire, le capitaine nous réunit pour nous informer que nous allions faire escale sur la plus petite des deux îles formant Speculagum. Il nous affirma que les jeunes gens ambitieux pouvaient y faire fortune pour peu qu'ils aient du talent. Je fus séduit par cette manière égalitaire de voir les choses que j'essayai de faire partager à mes compagnons. Mais Kerian et ses amis étaient trop attachés à leurs racines et ne désespéraient pas de revenir chez eux, ils déclinèrent l'offre de débarquer à mon désappointement, car j'en était venu à les considérer un peu comme faisant partie de ma famille.
Quand le bateau commença à accoster, nous nous fîmes nos adieux, les hommes me donnèrent une accolade vigoureuse pour me montrer leur estime et les femmes m'embrassèrent, me recommandant de faire attention, mais je n'avais aucune idée de ce que cela signifiait. J'avais fait un paquetage avec mes habits de rechange et j'attendis que la passerelle soit posée. A la descente sur le quai de la petite île, mon regard fut attiré par une grande banderole où s'affichaient ces mots :

BIENVENUE A SPECULAGUM, PARADIS DE LA LIBRE ENTREPRISE !

Je fis la queue délimitée par un cordon supporté par des piquets avant d'entrer dans un bâtiment d'allure austère. Deux personnes assises à un bureau accueillaient les nouveaux arrivants, la plupart avec un baluchon sur le dos. Quelques enfants aux yeux grand ouverts se serraient craintivement contre leurs parents, d'autres couraient et se bousculaient sans soucis sous le regard impassibles d'hommes en uniformes qui les tançaient de temps en temps.
Ce fut bientôt mon tour. Arrivé devant la préposée, je déclinai mon nom et fis un bref résumé des événements qui m'avaient conduit ici et elle me demanda si je comptai m'installer sur cette île. Je lui répondis que je n'en avais aucune idée, car je ne connaissais ni les coutumes ni le mode de vie des habitants et que j'ignorais si cela me conviendrait. Avec un sourire tranquille et satisfait, elle me déclara,
« C'est très simple, M. Vergulli, nous formons une société décontractée qui n'a de préjugé envers quiconque. Toute idée ou innovation est reçue avec bienveillance, quelle que soit votre condition, c'est le marché qui décide de sa valeur et votre train de vie dépendra uniquement de celles de vos contributions qui plaisent au public. »
« Cela donne effectivement envie de se lancer. » dis-je avec enthousiasme.
« Je vais vous donner des papiers vous permettant de circuler ainsi qu'une somme se montant à cent joks, notre monnaie d'usage. Considérez ceci comme un prêt qui vous permettra de partir du bon pied. Vous trouverez facilement un emploi vous convenant et pourrez rembourser cette somme en peu de temps.»
Je la remerciai, suivit la foule et donnait deux joks pour monter dans une barque qui faisait la rotation entre la grande et la petite île, séparées par un bras de mer assez étroit. La traversée fut rapide et je pus contempler de la berge un enchevêtrement de constructions toutes plus hautes les unes que les autres, on aurait dit un concours d'architectes s'efforçant d'atteindre le ciel.
L'activité frénétique qui régnait dans les rues était encore plus étonnante, tout le monde marchait d'un pas rapide, bousculant souvent les autres en murmurant une vague excuse qui était acceptée sans autre formalité. On eût dit que la population toute entière était atteinte d'une maladie contagieuse imposant un rythme de vie enfiévré. Dans presque toutes les rues, je remarquai des petites roulottes qui vendaient des repas que les gens emportaient ou ingurgitaient précipitamment. Beaucoup de voitures menées par des chevaux circulaient dans tous les sens, les plus petites et aussi les plus nombreuses étaient tirées par des hommes jeunes et vigoureux. Des hommes arpentaient le trottoir en portant de curieuses pancartes qu'ils revêtaient comme un manteau.
Ayant repéré un bâtiment venaient de pénétrer les nouveaux arrivants, reconnaissables à leur baluchon sur l'épaule, je poussai la porte d'entrée à mon tour. L'homme derrière le comptoir m'accueillit en m'évaluant d'une manière impersonnelle.
« Nos chambres sont à cinq joks par nuit, tarif unique payable par avance, mais les services ne sont pas compris » me dit-il en me tendant une feuille que je devais remplir. Je m'apprêtais à lui demander des précisions, mais il avait déjà disparu. Je commençai à remplir le formulaire quand il surgit derrière moi, un bagage dans chaque main.
« Dépêchez-vous s'il vous plaît, d'autres clients attendent. »
Je lui donnai le formulaire rempli à la hâte avec les cinq joks en balbutiant une excuse, il fila comme une flèche une fois de plus, me laissant les bras ballant. Interloqué, je pris silencieusement à témoin le jeune homme aux cheveux bouclés et aux yeux verts qui attendait en même temps que moi. Il haussa les épaules d'un air fataliste avec un sourire ironique.
« Il gagne bien davantage en portant les bagages et en commissions directes qu'avec son salaire régulier. Je me présente, Arkel Rabolieux, je gage que vous êtes un nouvel arrivant, monsieur. »
« Gillam Vergulli, j'ai débarqué en effet ce matin et je cherche un emploi. »
« Je connais une agence à quelques pas d'ici qui fait toutes sortes de propositions, je peux vous y conduire si cela vous convient. »
Je le remerciai de sa proposition quand l'employé revint. Il me proposa tout sourire de porter mes bagages, mais le sourire s'estompa graduellement quand je lui répondis que je n'en avais pas. Il se contenta alors de me donner une clé en me montrant ma chambre.
Elle était petite et fonctionnelle avec un lit, une petite table et une chaise. La tête encore bourdonnante de toute cette agitation inaccoutumée pour moi, je m'allongeai sur le lit et ne tardai pas à m'endormir.

2. Concurrent

L'agence était à l'étage avec plusieurs petits bureaux déjà bondés. L'employé nous recommanda à une compagnie d'assurance située à quelques pas où nous nous rendîmes. La secrétaire à l'accueil alla frapper à une lourde porte en bois massif. La pièce était décorée avec style mais avait un aspect froid. Une grande femme en tailleur nous étudiait derrière des lunettes. Elle nous proposa de prospecter des clients potentiels en leur proposant des contrats pour garantir la sécurité de leurs maisons. Pour chaque contrat signé, nous aurions droit à une commission. Arkel et moi nous mîmes d'accord pour s'occuper chacun d'un quartier.
Débordant d'énergie, je frappai à toutes les portes des demeures qui me paraissaient aisées, essuyant un refus poli mais ferme la plupart du temps. Mais l'environnement semblait stimuler mes ardeurs et je commençai bientôt à apprendre quelques ficelles du métier. Je commençai donc par surprendre mon interlocuteur en lui laissant entendre que beaucoup d'habitations de son quartier avaient été cambriolées récemment et demandant s'il n'avait pas eu d'alertes. Le temps qu'il réfléchisse, j'avais déjà mis un pied chez lui et ma démarche en était grandement facilitée. Cependant, les domestiques des demeures cossues refusaient obstinément de m'ouvrir les grilles.
Mon optimisme grandit pendant les jours suivants au fur et à mesure que j’engrangeais de plus en plus de contrats et les enveloppes des commissions que je recevais devenaient plus confortables. Je notais sans y penser que Rabolieux m'observait d'un œil sombre tandis que j'empochais mes émoluments.
La pleine lune éclairait les rues quand je revins vers mon logement. Je sursautai à la vue d'un homme en habits dépenaillés qui titubait vers moi. Je ne réussis pas à m'écarter suffisamment pour éviter son haleine empestant l'alcool. Il pointa son doigt vers moi.
« Donnez moi un peu de d'argent. »
Son état m'effrayait un peu et je reculai instinctivement en serrant mon enveloppe dans ma poche, ce qui l'irrita.
« Prend garde, mon garçon, plus tu crois t'élever et plus le précipice où tu va chuter est profond. »
Sa prophétie prononcée d'une voix grave et forte me fit frissonner et je me dépêchai de retrouver mon logis. Les jours suivants, je continuai ma recherche de nouveaux clients, j'eus la désagréable surprise de m'entendre répondre que mon collègue Rabolieux venait de leur proposer un contrat. Me sentant trahi, je lui exprimai mon indignation à la première occasion qui se présenta.
« Nous avions un accord, chacun devait rester dans son territoire ! » protestai-je.
« C'est juste un concours de circonstances, un client m'a indiqué un de ses amis qui cherchait à faire assurer ses biens et j'ai voulu lui faire plaisir, ce n'était pas intentionnel. »
Son air innocent calma un peu ma colère et je décidai de passer l'éponge. Mais je ne tardai pas à découvrir avec plusieurs cas similaires que mon concurrent s'était payé ma tête. J'étais bien décidé à lui rendre la monnaie de sa pièce et n'hésitait plus à démarcher dans sa zone de prospection. La tension montait entre nous, un jour j'ai senti qu'il me suivait. Après avoir effectué mon travail et capté un nouveau client, je revins sur mes pas et vis Arkel s'introduire chez lui. J'attendis un moment puis le vis ressortir triomphalement avec une liasse de feuilles sous le bras. Je frappai à la porte de la maison d'où il venait de sortir et demandai au propriétaire la raison de son revirement. Il me répondit l'air gêné que mon collègue lui avait soumis des conditions plus avantageuses et que les affaires étaient les affaires.
Je me plaignis auprès de notre employeur des méthodes déloyales de mon collègue, mais son visage resta de marbre et elle refusa de prendre parti et nous déclara sans ambages que c'était une affaire à régler entre nous. Je me promis de faire payer cher à Arkel son comportement de voyou.

3. Le pied à l'étrier

Le ciel gris et la pluie entêtée qui m'attendaient dehors rendirent la matinée peu engageante. Les passants parlaient peu et gardaient le visage fermé, évitant les flaques d'eau entre les pavés et les éclaboussures provoquées par les roues des voitures. En me dirigeant vers le lieu d'embauche, je passai devant un édifice flanqué de colonnes massives encadrant une large entrée où circulait une foule de gens qui pour la plupart étaient affublés d'un chapeau haut-de-forme.
J'évitai de justesse l'eau projetée par une voiture qui venait de s'arrêter. Le cocher descendit pour ouvrir la portière qui laissa apparaître un homme jovial avec un visage rond, des cheveux en brosse et des pattes brandissant un billet de banque d'une main et un cigare de l'autre. A ma grande surprise, le cocher le prit sur son dos et le porta jusqu'à l'entrée de façon à ce que ses chaussures ne se mouillassent point. Devant mon air interloqué, il éclata de rire en donnant les billets au cocher.
« Je vois que vous n'êtes pas d'ici, mon jeune ami. Comment vous appelez-vous ? »
« Gillam Vergulli, monsieur. En effet, je viens de débarquer. »
« Goldie Offmad, mais vous pouvez m'appeler Goldie et je vous appellerai Gillam, il n'y a pas de formalités inutiles ici » me répondit-il en me serrant la main. « Si vous êtes ambitieux et entreprenant, c'est votre jour de chance, j'ai besoin d'un assistant financier qui soit débrouillard et ambitieux. »
« C'est une proposition intéressante, mais j'ai déjà un emploi de démarchage pour une compagnie d'assurances. »
Il eut un sourire suffisant en me tapant sur l'épaule.
« Mon ami, celui qui ne prend pas de risque ici et laisse passer les autres est très vite déclassé et mène une vie peu reluisante. Je vous offre une chance de briller, il ne faut pas la laisser passer .»
Sa manière de voir les choses me fit penser à Rabolieux, je n'avais pas envie de le laisser passer devant moi, Cet homme venait peut-être de me donner l'occasion de prendre une revanche.
« Je ne demande pas mieux mais je ne connais rien aux affaires. »
« Pas de problème, je vais vous expliquer tout çà. Mais entrons, au lieu de nous mouiller inutilement. »
Dans la grande salle circulaire, une foule se pressait contre une balustrade derrière laquelle des employés écrivaient frénétiquement des chiffres qui changeaient constamment sur un immense tableau. Des liasses de papier étaient signés et passaient de main en main. Je me demandai comment ces personnes pouvaient faire des affaires dans une telle ambiance.
« Ce que vous voyez Gillam, est le cœur même de notre société. C'est ici que les projets se concrétisent ou disparaissent, que les fortunes se font et se défont. Rien d'important ne se crée sans passer par cette salle. »
Il m'entraîna à sa suite dans un escalier en colimaçon, il marchait assez vite pour un homme de sa corpulence.
« Venez, je vais vous montrer mon bureau, je vous expliquerai ce que j’attends de vous. »
Une porte s'ouvrit sur une antichambre dotée d'un petit bureau derrière lequel siégeait une réceptionniste qui me jeta un coup d’œil indifférent. L'antre d'Offmad était beaucoup plus cossue avec un bureau en bois massif entouré de fauteuils capitonnés et un bar apparemment bien fourni.
« Connaissez vous un jeu de cartes que l'on appelle poker, Gillam ? » me dit-il en allumant un énorme cigare.
« Pas vraiment, je crois savoir qu'il s'agit d'un jeu où l'on fait monter les enchères. »
« Exactement. Le principe est de faire croire que l'on a un bon jeu, tout est dans l'apparence et les signaux d'assurance que l'on donne à ses adversaires. Dans notre branche, c'est la même chose, il s'agit de persuader les investisseurs que nous savons comment faire des bénéfices importants. »
On frappa à la porte, ce qui interrompit Offmad. La secrétaire entra et annonça qu'un entrepreneur du nom de Cortin Dumand sollicitait un entretien. D'un geste négligent de la main, Offmad le fit entrer. Un homme de haute taille aux cheveux bruns et au regard sérieux vint s'asseoir devant le bureau imposant.
« Monsieur Offmad, je viens de concevoir un procédé qui permettra de construire des habitations à un prix abordable pour la plupart des gens. Mais j'ai besoin de fonds pour mener à bien une telle entreprise, je suis sûr que vous aurez à cœur de participer à une telle action d'utilité publique. »
Le visage de son interlocuteur changea brusquement, son sourire s'affaissa, il ressemblait maintenant à un croque-mort annonçant à quelqu'un le décès d'un proche.
« J'aimerais bien faire quelque chose pour vous car votre idée est tout-à-fait digne d'intérêt, mais malheureusement je n'ai pas d'argent disponible en ce moment » dit-il en soupirant. « Vous pourrez toujours revenir dans quelque temps en espérant que la situation s'améliore » ajoute Offmad, le reconduisant avec une main sur l'épaule et lui indiquant de l'autre la sortie.
« Bon, revenons aux choses sérieuses » dit-il après avoir refermé la porte.


4. La poudre de Perlimpinpin

« Pourquoi avez-vous éconduit cet entrepreneur ? » m'étonnai-je, « son idée me paraît bénéfique pour tout le monde. »
« Mon ami, je ne suis pas là pour le progrès de l'humanité, mais pour m'enrichir. Son projet n'est pas assez rentable, il faudrait investir une grosse somme d'argent et je serais trop vieux pour profiter des retombées. »
« Que proposez-vous alors ? »
« Faire miroiter la possibilité de gagner facilement de l'argent sur un produit nouveau en attirant les investisseurs, ce que vous allez m'aider à réaliser. »
« Comment cela » lui rétorquai-je, intrigué.
« Je me suis assuré les services d'un chercheur du nom de Perlimpinpin qui a des dettes de jeu. Il va annoncer avoir trouvé une poudre qui garde le corps en bonne santé. J'ai déjà préparé le terrain en en parlant à quelques uns de mes clients, il ne reste plus qu'à faire monter les enchères. Vous donnerez l'impression d'acheter des actions pour mon compte, et de mon côté j'attirerais les fonds des investisseurs. »
« Mais si les bénéfices ne sont pas au rendez-vous ... »
« Ne vous inquiétez pas, les gains des premiers clients seront les capitaux investis par les derniers, tout le monde sera content et la pompe sera amorcée ! »
Je ne pus trouver de faille dans son montage, n'étant pas spécialiste dans ce domaine, et cependant l'affaire me mettait mal à l'aise. Devant mon air dubitatif, Offmad partit d'un rire sonore, se leva et me dit en me tapant sur l'épaule,
« Allons mon ami, la fortune sourit aux audacieux et je pense que vous en faites partie, j'ai l'habitude de bien juger les personnes. Mais il faut d'abord vous rendre un peu plus présentable pour être crédible. Il va vous falloir des habits et un logement convenant à votre nouveau statut.»
Je protestai en lui disant que je n'avais pas les moyens de m'offrir cela, mais il balaya mes arguments d'un revers de manche.
« Vous achèterez à crédit, comme tout le monde et rembourserez petit à petit si bien que vous ne vous en apercevrez même pas. »
Il ma servit de guide pour le restant de la journée et me trouva une maison confortable à louer qui appartenait à l'une de ses relations. Les jours suivants, nous peaufinâmes notre stratégie, un grand nombre d'actions de la poudre de Perlimpinpin fut mise aux enchères et je m'empressai de les acheter à un prix ridicule à la vue de tous avec l'argent d'Offmad. Celui-ci de son côté conseillait à ses clients de manière confidentielle d'acheter des actions Perlimpinpin le plus vite possible, mais ajoutait-il, il devait les racheter à un certain Vergulli qui les avait trustées, et leur prix augmentait rapidement. Mais rassurez vous, ajoutait-il devant la mine déconfite de son client, je connais le bonhomme et il saura me faire une faveur. Le client était alors rassuré et autorisait Offmad à effectuer la transaction.
Je suivais les directives d'Offmad en m'exhibant près de la corbeille dans des tenues de plus en plus coûteuses et extravagantes. J'avais revêtu une chemise à dentelles recouvert d'un gilet brodé d'or et des chausses en soie. De grosses bagues serties de pierres précieuses ornaient mes doigts et une chaîne en or pendait à mon cou. J'étalais ainsi tous les attributs de celui qui vient de s'enrichir rapidement et je sentais les regards envieux qui se posaient sur moi. Les employés s'inclinaient sur mon passage, les financiers cherchaient à m'approcher pour me demander conseil, j'étais pour eux une sorte d'oracle.
L'argent commençait à affluer, d'autant plus qu'Offmad versait des intérêts conséquents aux premiers investisseurs qui se chargeaient à leur tour de faire une publicité de bouche à oreille merveilleusement efficace. L'effet boule de neige jouait pleinement le le cours des actions grimpait allègrement. Offmad était ravi, nous étions dans son bureau et il m'offrit un gros cigare.
« Que diriez-vous de fêter dignement votre réussite ? J'ai invité tout le gratin de la ville demain soir dans le meilleur restaurant disponible. Il est temps pour vous de nouer des relations et de rencontrer des gens influents. »
En tirant rêveusement une bouffée de mon cigare, je me contentai d'acquiescer.


5. Au sommet

Je descendis de la voiture et donnai un pourboire au cocher. Il faisait nuit et la lumière des lanternes colorées éclairait le tapis rouge devant la porte d'entrée et faisait briller les souliers vernis des invités. Un portier en gants blancs prit soin de mon manteau, mon chapeau et ma canne au pommeau ouvragé et me fit signe d'entrer.
Les lustres et les chandeliers laissaient détailler une grande salle avec un parquet verni, de grandes tables recouvertes de nappes blanches et décorées de fleurs fraîchement coupées supportaient des plats contenant des brioches et des assortiments de morceaux de viande rôtie. Des serveurs en livrée circulaient entre les invités en leur offrant des verres de vin ou des alcools plus forts. Les hommes portaient des costumes noirs avec des chemises blanches en dentelle et les dames des robes longues et brodées de couleurs éclatantes.
Ma réputation de jeune loup m'avait visiblement précédé car beaucoup de visages se tournaient vers moi pour me saluer. Offmad traversa la salle tout sourire en ouvrant largement les bras pour m'accueillir. « Notre héros du jour » dit-il, et les applaudissements crépitèrent. Il m'entraînait déjà vers un groupe de ses relations quand soudain je la vis à l'extrémité de la salle, son regard à la fois amusé et intrigué se posant sur moi. Elle avait des yeux verts et sa chevelure bouclée descendait sur un décolleté caressé par les ombres et les lumières. Offmad suivit mon regard et me confia avec un clin d’œil,
« Elle s'appelle Candine Névale et je crois qu'elle est libre en ce moment ».
Je traversai la grande salle, conscient d'être observé du coin de l'œil, me demandant ce que je pourrais bien lui dire, mais elle me tira d'embarras en parlant la première.
« Eh bien, monsieur l'inconnu, à peine arrivé et vous voilà déjà célèbre. Tout le monde ne parle que de vous, ce soir. »
« Ma réputation est très exagérée, mais je vous en prie, appelez moi Gillam. Votre beauté m'a attiré comme un aimant, puis-je vous offrir un verre ? » dis-je, en faisant signe à un serveur. Elle eut un petit rire satisfait, découvrant des dents parfaites.
« Vous êtes un charmeur, Gillam, je devrais me méfier de vous, mais vous paraissez honnête et spontané. Je crois que j'ai assez bu pour ce soir, je vous remercie.»
« J'aimerais sortir avec vous » lui dis-je, « mais je ne connais pas vraiment la ville. »
« J'ai envie d'un peu d'air frais, la tour du bâtiment des finances a une vue merveilleuse sur toute l'île. Vous pouvez m'accompagner si le cœur vous en dit. »
Mon cœur ne demandant que cela, nous sortîmes de la salle brillamment éclairée pour trouver une nuit veloutée éclairée par la pleine lune. Je hélai une voiture qui stationnait et demandai au cocher de nous conduire à la tour. Candine m'expliqua qu'un richissime magnat avait fait construire cette bâtisse circulaire en pierre pour dominer la foule qui ressemblait à une colonie de fourmis.
L'escalier menant au sommet était régulièrement éclairé par des torches occupant des cavités concaves, mais l’ascension n'en fut pas moins épuisante. Nous débouchâmes enfin sur une grande terrasse circulaire à ciel ouvert où des serviteurs discrets prenaient les commandes des tables éparpillées. J'eus un frisson en m'approchant du parapet en découvrant la hauteur vertigineuse du point de vue, Candine me dit en souriant,
« Eh bien monsieur, je vois que vous n'entretenez pas beaucoup votre forme et vous semblez avoir peur du vide, sachez que beaucoup de gens ici courent quotidiennement et sont fiers de leur endurance ».
Je lui promis de m'entraîner régulièrement et commençais à m'habituer à la hauteur, tout en bas, les petites lumières clignotantes me semblaient habitées par la pulsation de la vie, j'imaginais des gens rassemblés autour de ces lueurs comme nos lointains ancêtres devant leurs cavernes. Candine me sourit et la clarté de la lune dessinait les courbes douces de son visage. Elle m'attirait comme un aimant et je l'approchais de plus en plus, ne sachant comment elle réagirait, mais elle se contentait de me regarder. Je l'entourai de mes bras et nos lèvres se rencontrèrent pour un baiser passionné.


6. Nuages

Les jours suivants passèrent comme un rêve, Candine vint s'installer chez moi, elle débordait d'énergie, c'était un vrai tourbillon, elle se lançait soudain dans une frénésie d'achats et quand je faisais une moue dubitative devant la nécessité de ces bijoux ou vêtements, elle m'embrassait en souriant et je payais la note. Je devins plus distrait, à tel point que Goldie me le fit remarquer, je dus lui expliquer que j'étais tombé amoureux, mais que j'allais me reprendre.
« Bien sûr, bien sûr » me répondit-il, « à propos, je vais vous donner davantage de responsabilités. Je suis fatigué et je vais bientôt me retirer des affaires, vous ferez un excellent successeur, j'en suis persuadé. »
Je restai sans voix, abasourdi par ses intentions, puis commençai intérieurement à calculer combien en tirer parti, car mes dépenses augmentaient de manière inquiétante, ces temps-ci.
« Je vous laisse évidemment quelques jours pour y réfléchir et vous y préparer, mais sachez, mon ami, que ma décision est déjà prise. »
Il prit son chapeau, me salua et sortit. Je reçus à sa place quelques clients qui me parurent assez préoccupés par leurs investissements et les rassurai de mon mieux, mais ma tête était ailleurs, je devais déjeuner dans une auberge avec ma compagne. Je quittai le bureau de Goldie et retrouvai un peu plus tard le plaisr d'une table bien dressée près d'une rôtissoire où tournait un quartier de bœuf. Candine était arrivée avant moi, elle se plaignit de l'inconvénient de ne pas pouvoir disposer d'une voiture à sa guise et me demanda de lui donner un attelage convenable. Je la regardai d'un air misérable en lui disant que je n'avais pas les moyens de lui offrir cela, mais elle commença à rougir et à tempêter en m'accusant d'être égoïste et de faire semblant de l'aimer. Son ton était monté et je fus de plus en plus mal à l'aise en remarquant que les regards des dîneurs des tables voisines se tournaient vers nous. Je rendis les armes de manière un peu humiliante mais sa colère mit du temps à retomber et le repas était complètement gâché.
Le jour suivant, Offmad me désigna une liasse de papiers sur son bureau, me disant,
« Mon médecin m'a conseillé de me retirer au plus vite, vu mon état de santé. J'ai préparé quelques papiers vous permettant de prendre la responsabilité de mes affaires en cours, notamment sur cette poudre qui est notre produit phare. Vous n'avez qu'à signer au bas de ces documents. »
« N'est-ce-point prématuré ? Je ne connais pas toutes les ficelles du métier et votre expérience m'est précieuse. »
« Allons, allons mon ami, vous avez fait vos preuves, il est temps de voler de vos propres ailes, vous le savez bien. Le plus tôt sera le mieux, croyez-moi. »
Ne trouvant pas d'autres objections, je signai la liasse de papiers qu'il me présenta et dont il me remit une partie. Il me serra la main chaleureusement, remit ses gants et me quitta. A peine avais-je commencé à étudier les documents de plus près que que quelqu'un frappa vigoureusement à la porte. Le client entra sans y être invité, l'air furieux, je lui demandai de s'asseoir et de s'expliquer mais il repoussa dédaigneusement le siège offert et me saisit par le col de ma chemise.
« Votre poudre ne vaut rien, elle n'a aucun effet positif ! Tout le monde va bientôt le savoir et mes investissements vont être réduits à néant, vous m'avez ruiné ! »
J'essayai de rester calme et rassurant en lui répondant,
« Voyons monsieur, cette poudre a été testée par les plus grands experts que nous connaissons, je peux vous garantir personnellement de son efficacité. »
Il me regarda droit dans les yeux d'un air incrédule, son expression passant graduellement de la fureur au mépris,
« Vous avez l'air de croire ce que vous dites. Si c'est le cas, vous n'êtes qu'un benêt qui risque de payer très cher sa naïveté. Nous nous retrouverons bientôt, mon cher monsieur, et vous serez moins fier, croyez-moi. »
Il partit et claqua la porte sans me laisser le temps de répondre. Encore secoué par cet incident, je me remis à la lecture des feuilles que j'avais signé. Je fus troublé par les formules qui me désignaient clairement comme le responsable de toute la gestion relative à la fameuse poudre. L'interprétation portait à croire que j'étais l'instigateur de toute l'affaire. Comme mes mains commençaient à trembler, j'eus du mal à parcourir le reste du texte qui était du même acabit.


7. L'arrestation

Je retrouvai Candine le soir même, nous étions invités au vernissage d'une exposition d'un artiste en vue dont j'étais incapable de me souvenir du nom. Le grand salon était bondé et bruissait de mille conversations où parfois se détachait un rire cristallin. J'aurais souhaité un peu d'intimité après cette journée éprouvante, mais ma compagne aimait bien briller en société.
« Savez-vous » disait-elle, « que Gillam a décidé de nous installer dans une maison avec un parc ? »
Je fus sidéré par son aplomb, je finis par répondre en bafouillant un peu,
« En réalité, il n'en a jamais été question, peut-être plus tard mais pour l'instant, mes finances ne me le permettent pas. »
Les invités opinèrent discrètement en souriant, Candide rougit et se tourna brusquement vers moi. Ses yeux avaient la froideur des émeraudes quand elle me dit,
« Gillam, tu me déçois énormément, tout est fini entre nous. »
Elle me tourna le dos et s'éloigna en claquant des talons, balançant sa queue de cheval d'une épaule à l'autre. Je ressentis une crispation de jalousie en voyant le regard des hommes la suivre tandis qu'elle se dirigeait vers la sortie. Je me rendis compte simultanément du pouvoir de la beauté et du danger qu'elle recèle. Le vide se fit graduellement autour de moi, je sentis qu'on m'évitait subtilement, j'étais devenu comme transparent. Je n'insistai donc pas et repartis chez moi.
Le lendemain, je mis un peu d'ordre dans le bureau d'Offmad quand on frappa à la porte. Deux hommes revêtus de l'uniforme des forces de sécurité m'informèrent froidement que j'étais en état d'arrestation à la suite de plaintes pour escroqueries. Je bafouillai en exigeant des informations complètes sur l'objet de cette arrestation mais ils déclinèrent ma demande en précisant que je devait consulter mon avocat à ce sujet.
Je passai le restant de la journée dans une petite cellule froide avec des murs de pierre et une petite fenêtre haute et munie d'épais barreaux de fer. Je pus voir finalement un avocat pour présenter ma défense. D'allure déterminée avec des cheveux bruns coupés court et des yeux enfoncés dans les orbites, celui-ci me serra la main vigoureusement mais quand il ouvrit le dossier, son air soucieux ne lassa pas de m'inquiéter. Je lui fis remarquer que je n'étais pas l'instigateur de cette opération,
« Oui, oui » me dit-il , « je comprend bien, mais vous avez signé un peu à la légère, ces papiers vous rendent officiellement responsable de toute la partie financière. Je vais essayer de faire jouer une clause d'étourderie, mais la partie est loin d'être gagnée, vous savez. »


8. Le procès

Une angoisse continuelle m'étreignit jusqu'au jour du procès. Le bureau du juge occupait le centre de la salle en hémicycle, les jurés siégeaient à sa droite, la partie gauche étant réservée aux avocats. Derrière le juge, on pouvait voir une sorte de balance romaine gigantesque munie d'une aiguille susceptible de parcourir un cadran gradué. Je fus accueilli par des huées et des sifflets jusqu'à ce que le juge réclame le silence avec son maillet. Parmi les spectateurs, je reconnus mon ancien collègue et concurrent Rabolieux, qui avait du mal à cacher un méchant sourire de satisfaction.
Il fut appelé un peu plus tard en tant que témoin de moralité et j'étouffai d'indignation en l'écoutant inverser les rôles et prétendre que je lui volais ses clients. Mon avocat essaya de le faire se contredire, sans succès, car il n'avait pas de pièce à conviction probante. Le témoin suivant était un homme grand et sec qui regardait les autres avec irritation comme s'ils lui avaient fait un tort irréparable. Il expliqua avoir placé toutes ses économies en suivant mes conseils et se considérait comme ruiné, il exigeait réparation en me montrant du doigt ostensiblement.
D'autres témoins défilèrent à la barre, des hommes d'affaires pour la plupart, qui estimaient avoir été grugés en investissant leur économies sur un produit qui n'avait aucune propriété connue. Mon avocat essaya de montrer aux jurés que les témoins devaient uniquement blâmer leur mauvais choix pour leurs pertes, mais les promesses écrites étaient accablantes. Le juge demanda aux jurés si je devais ou non être tenu pour responsable de ces promesses. Le nombre de cartons blancs levés dépassait celui des cartons noirs, un poids fut placé sur la balance et l'aiguille atteint le nombre dix.
L'aiguille montait peu à peu au fur et à mesure que les chefs d'accusation s'égrenaient, l'excitation des spectateurs présents à l'audience se traduisait par un grondement sourd que le maillet du juge avait bien du mal à calmer. Mon avocat réussit à retarder un moment le parcours de l'aiguille en démontrant que je ne pouvais pas être l'initiateur de tout ce montage, mais le mouvement se poursuivit inexorablement jusqu'à atteindre le nombre quatre-vingt-trois, que le juge considéra comme définitif. La salle était survoltée. Mon avocat m'informa, l'air gêné, qu'il s'agissait du nombre d'années que je devais effectuer en détention.
« Quoi ? » explosai-je, « mais cela revient à une condamnation à perpétuité ! »
« Ne désespérez pas encore, je vais proposer un marché au président ». Il fit signe au procureur, ils s'approchèrent du bureau du juge et un conciliabule animé s'engagea entre les trois magistrats. Au bout d'un moment, ils parvinrent apparemment à un accord satisfaisant, mon défenseur revint à sa place et me regarda avec un sourire satisfait. Le juge réclama une fois de plus le silence avec son maillet et pris la parole.
« Attendu que le prévenu n'a débarqué sur notre île que depuis très peu de temps, la cour considère comme circonstance atténuante le fait qu'il ne soit pas pleinement conscient des conséquences des documents qu'il a volontairement signé. Par conséquent, la peine est commuée en exil à vie, le prévenu devra quitter cet endroit par le premier bateau en partance pour ne plus jamais y revenir ».
La ponctuation du marteau ne suffit pas à empêcher les huées et les sifflets des spectateurs qui ne cessèrent pas lorsque je fus conduit, encadré et menotté, hors de la salle d'audience et poussé dans une voiture qui attendait à la sortie. Durant le trajet qui suivit, mes gardiens se cantonnèrent dans un silence froid et neutre, évitant de croiser mon regard. Arrivés sur le quai, on me fit attendre longuement dans la voiture, puis on me fit signe de descendre et je fus transféré sur un navire amarré non loin de là. Après avoir écouté les recommandations de mes gardiens, le capitaine me fit descendre et je fus enfermé à fond de cale où d'autres infortunés me regardèrent avec une morne curiosité. C'est ainsi que je quittai cet endroit, sans même voir le rivage s'éloigner. De ma vie, je ne m'étais senti aussi humilié.




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histoire gratuite Les voyages de Vergulli III

 

bonjour j'aime votre histoire ci-dessus elle est passionnante

 





   
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