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La Grande Aventure

Auteur de recits


Récit écrit par Grégory Covin.
Auteur homme.    Contacts de l'auteur : gregory.covinfreefr



histoire publiée le 15-03-2015
Catégorie :Fantastique, SF, Fantasy, Uchronie
Histoire 8525-g352

Titre : La Grande Aventure

Humour  Etres imaginaires  Légendes 
 
 

La Grande Aventure


1


Les anciens diront sans doute de ce jour qu’il s’agissait d’un solstice d’été, de la veille d’une nuit de pleine Lune ou encore d’un lendemain de fête de charité, et que les Dieux étaient quelque peu furieux d’avoir si peu fait ouvrir le porte-monnaie de leurs ouailles. En réalité, c’était un jour comme un autre. Peut-être un peu plus humide qu’à l’accoutumée - il faut dire que nous sommes en pleine saison des grêles. Les sages conteront certainement le combat qui eut lieu, annonçant comme ils furent nombreux ceux qui prirent peur et fuirent sans demander leur reste. En fait, cela se déroula dans un vaste champ, derrière la forêt de Blois, et nul ne vit quoi que ce soit. Il y eut des éclairs, des grondements de tonnerre tels mille tambours jouant à l’unisson, puis un simple grognement. Celui d’un chiot. Avant qu’une voix de fillette ne se fasse entendre.
— Ah, mais c’est pas vrai, ça ! fit-elle.
Un nouveau grognement, suivi d’un aboiement, puis ce fut tout.
C’est ainsi que commença la Grande Aventure.


2


Nous étions en pleine ère des héros. Cette période avait vu le jour avec le déclin de celle des bardes. La populace était lasse de leurs récits mêlant peines amoureuses et voyages à l’autre bout du monde. La plupart n’y comprenaient goutte, et n’ayant jamais vu ni la mer ni la montagne, parvenaient rarement à se représenter autant de grandeurs. Sentant la pauvreté artistique tout autant que pécuniaire les atteindre, les bardes décidèrent de renouveler leur programme et inventèrent des récits épiques de monsieur tout le monde affrontant des dangers plus extraordinaires les uns que les autres. Les légendes se façonnèrent, polies par les colportages des enfants mais également des adultes qui tentaient, tant bien que mal, de retranscrire ce que les bardes avaient chanté. Cela donna des aventures parfois étranges, dans lesquelles des singes géants étaient amoureux d’une princesse – chose totalement absurde – fort heureusement sauvée par un paysan qui passait par là. Les récits les plus typiques et appréciés concernaient ceux avec des dragons – certains prétendant même qu’ils existaient bel et bien, ce qui était encore plus absurde mais le signe que l’ère des bardes était loin d’être révolue.
Thuryn et Al’Tor furent, comme beaucoup, des enfants élevés la tête emplie de ces contes fantastiques. Plus encore, ils étaient enfants de paysans, désireux de changer de vie. Parce qu’ils se sentaient appelés par la Grande Aventure. Ne pouvant toutefois se payer le luxe de laisser derrière eux un héritage – le seul qu’ils détenaient – à l’abandon, ils décidèrent de se prendre une année sabbatique. Prétextant qu’ils allaient parcourir le monde à la recherche de graines exotiques à faire pousser en compagnie des légumes habituels de la famille. Le papa et la maman les regardèrent d’un drôle d’air, mais acceptèrent leur frugale envie de partir.
Il faut dire qu’ils étaient eux aussi tentés de goûter à une retraite bien méritée et d’explorer le monde. Tous deux attendaient que leurs fils reprennent leur affaire pour vivre de leur charité – pour le dire simplement. Papa s’était d’ores et déjà acheté une dague à la lame quelque peu rouillée. Maman s’était offert une arbalète. Elle ne savait pas par quel bout la prendre, et d’ailleurs ne possédait aucune flèche, mais le vendeur lui avait assuré qu’un tel objet pouvait tuer à des dizaines de mètres de distance, et elle était fière de le posséder.
Ce qui posait problème aux deux frères était que la Grande Aventure, cela était facile à dire mais beaucoup moins à vivre. Sortis de leur village, ils semblaient y être entrés de pleins pieds, mais il ne se passait pas grand chose. De nouvelles têtes – des paysans harassés comme eux -, d’autres villages – ressemblant au leur -, et un vide intégral quant à savoir que faire. Tout le monde connaissait des histoires – de dragons, d’ogres, de princesses et de chevaliers aimants, quand il ne s’agissait pas de celles de singes gigantesques – mais nul n’en avait jamais vus. Il leur devint donc évident qu’ils devaient provoquer quelque peu leur destiné, s’ils espéraient un jour vivre quoi que ce soit de différent. C’est ainsi qu’ils pénétrèrent dans la cité d’Elb, une ville de taille moyenne principalement dédiée au commerce. Les prix étaient effectivement des plus excessifs.
Inspirés par les prestations des bardes de passage dans leur village, nos aventuriers se dirigèrent vers la place publique. Pour l’heure, elle grouillait d’une autre sorte d’aventuriers, des badauds parcourant les étals du marché à la recherche de bonnes affaires. Restant à cheval, les deux frères fendirent la foule, avant de se positionner au centre de la marée humaine. Et Al’Tor de scander, une main levée vers le ciel :
— Avis à la population, mon maître, le grand Al’Dwin, est de passage dans votre cité, et se propose de rencontrer le seigneur des lieux afin de lui proposer son aide. S’il en a besoin. Mais qui n’aurait pas besoin de l’expérience du grand Al’Dwin ?
— Al’Dwin, le guerrier qu’on a retrouvé mort l’année dernière, dans le lit d’une femme qui n’était pas la sienne ? lança une voix. Il n’est pas rentré dans les bonnes annales celui-là.
Il y eut un blanc.
— Il s’agit de son fils, reprit Al’Tor.
— C’est un cheval de labour, que vous avez là, leur fit-on alors remarquer.
— Nous sommes poursuivis par le terrible K’hraa, le dieu serpent, et voyageons ainsi incognito, avoua Al’Tor.
— Et sans arme ? Pas d’épée, d’armure, rien ? lança une autre voix. C’est pas très malin, tout ça...
Des rires commencèrent à se faire entendre. Avant qu’un gamin ne leur lance un caillou. Thuryn se le prit sur le nez et regarda son frère, tout en sentant une larme de sang glisser de sa narine. Ils réalisèrent tous deux qu’ils avaient conté les récits qu’ils avaient eux-mêmes entendus, sans imaginer que ces mêmes récits avaient évolué dans cette partie du pays. Des héros étaient morts, remplacés par d’autres au fur et à mesure que les bardes étaient passés par là. Et que la populace les avait remaniés selon son bon vouloir. Bien sûr, ils auraient pu inventer leur propre histoire, avec leurs propres noms, mais encore aurait-il fallu qu’ils y pensent. Ils cherchaient avant tout de l’action, et non là un moyen de réflexion.
Ils quittèrent le marché sans s’inquiéter des fruits et légumes qui pleuvaient autour d’eux. La Grande Aventure était décidément difficile d’accès. N’y avait-il donc pas de place pour de nouvelles figures héroïques dans ce monde ? Leur attention fut alors attirée par une étrange silhouette se repliant dans les recoins sombres d’une rue qui s’enfonçait au cœur de la cité. Après avoir douté que c’était bien d’eux dont on cherchait à attirer l’attention, ils suivirent la petite créature jusqu’à un cul de sac. La chose tenait quelque chose dans ses bras, et ne les quittait pas du regard.
— Guerriers, j’ai besoin de vous, annonça-t-elle. Une magicienne a besoin de vous.


3


De tous temps, il y eut des désaccords sur le fait de savoir ce qui différenciait un sorcier d’un magicien. Pour la plupart des paysans, les magiciens sont des charlatans qui, via quelques tours de passe-passe, font disparaître cartes à jouer, lapins et portefeuilles. Quant aux sorciers, ils n’existent pas. Pour les intellectuels – bien qu’il reste à prouver qu’ils le soient vraiment -, les magiciens sont les gentils et les sorciers les méchants. La vérité est toute autre ; les hommes pratiquant les arts occultes sont des sorciers, les femmes sont des magiciennes. Traiter un sorcier de magicien est lui faire grande offense – comme traiter un soldat de femmelette -, quant à injurier une magicienne en la nommant sorcière, cela est porter préjudice à sa beauté. Les sorciers se préoccupant fort peu de leur physique.
Voilà donc une affaire de réglée.
— Tu es une magicienne, toi ? répéta Al’Tor en regardant la gamine. Mais t’as quel âge, six ans ?
— J’ai presque quatre-vingt ans ! rugit l’enfant de sa voix fluette.
Le chiot qu’elle avait dans les bras se mit alors à aboyer, avant de trembler violemment.
— Et ton chien, je suis sûr que c’est un Elémentaire de terre à ton service, que tu viens juste de faire apparaître. Un Terre-Neuve ?
Al’Tor se tordit de rire en observant l’animal qui grognait au point de se casser la voix et de s’étouffer. La bête se mit alors à grelotter, avant de le regarder d’un drôle d’air. Un rien méchant, mais tout de même bien effrayée. Il faut dire qu’elle faisait à peine dix centimètres de haut.
— Non, continua l’enfant en tenant le chiot à bout de bras. Ça, c’est Garn le Gris, un puissant sorcier. Nous nous sommes affrontés derrière la forêt de Blois et avons lancé un sortilège de transformation au même moment. Ce qui a eu pour effet de nous métamorphoser tous les deux, nous privant de nos pouvoirs.
— Si barde était un métier que pouvaient pratiquer les femmes, nul doute que tu en deviendrais un, annonça Thuryn, tant ton histoire est abracadabrante.
Les deux hommes observèrent l’enfant de haut, ne sachant que dire de plus.
— Bon, très bien, lança la fillette. Je me suis enfuie de chez mes parents. Et me suis perdue. Il y a une forte récompense, pour qui me ramènera. Le plus vite possible, il en va de soit.
— Voilà, tu vois, quand tu dis la vérité, nous sommes à même de t’écouter et de t’aider, fit Thuryn. Allez viens, la gamine, on va te ramener chez toi.
L’homme se baissa et souleva l’enfant, sous le regard craintif de l’animal. Il la posa devant lui, sur le vieux cheval de labour, qui se remit lentement en marche. Ils retournèrent sous la lumière du soleil, ignorés de tous. La ville était en pleine effervescence, et pour nos deux frères qui venaient de la campagne, les gens semblaient comme fous à courir de la sorte.
— Sinon, vous savez ce que je vous aurais dit, si vous aviez continué à me croire ? continua l’enfant, le chiot ballotté entre ses bras. Cette histoire idiote dans laquelle je suis une grande magicienne et que ce chien ridicule est un puissant sorcier ? Que le fait que l’on ait tous deux perdus nos pouvoirs, que notre magie se soit volatilisée comme ça, d’un coup, eh bien que ça va poser des problèmes. Du genre, la magie évacuée de la sorte va devenir autonome et avoir l’idée bête et méchante de rendre réel tout ce qui ne l’était pas jusqu’alors. Comme les dragons ou les ogres mangeurs d’enfants. Voire même ces stupides singes géants. C’est vraiment ridicule, hein ?
— Mais si une telle chose survenait, répondit Thuryn, nous le saurions et l’armée du roi prendrait les directives qui s’imposent.
— Pas si tout le monde pense que ce que l’on raconte n’est rien d’autre que des chansons inventées par les bardes, lança la fillette. Et non des faits officiels. Elle est pas bête, la magie. Elle sait comment nous prendre par surprise. Elle a toujours été entraînée à faire ce genre de trucs, faut dire.
Les deux hommes se regardèrent en souriant.
— Ouais, ouais, j’ai beaucoup d’imagination, je sais, fit la gamine. Dites, vous m’offrez une menthe à l’eau ?
Nos aventuriers se retrouvèrent ainsi dans une auberge. Ils commençaient à être affamés, et avaient bien besoin d’une bonne douche et d’une nuit de repos. L’enfant – qui s’appelait Tartara - leur avait dit que sa maison se trouvait quelque part dans le Nord, sans être plus précise que cela. A croire qu’elle leur avait donné une information imaginaire juste pour qu’ils restent ensemble le plus longtemps possible. Comment elle avait pu se retrouver aussi loin que chez elle et être toujours en vie, alors qu’eux-mêmes avaient déjà presque dépensé leur dernier sou ? C’était un mystère, et ils n’avaient pas la tête à y penser plus que de raison. Ils la ramenaient chez elle, et c’était déjà beaucoup. Ils espéraient ne pas se perdre en route.
Ils avalèrent une soupe de bouillon aux croûtons, qui ne valait pas celle de maman mais qui les remit d’appoint. Puis ils commandèrent une camomille, sous la demande de Tartara, “ pour bien dormir ”, leur dit-elle, “ sinon je tourne dans mon lit comme une âme en peine ”. L’aubergiste apporta la boisson, suivi par une petite fille.
— Le repas s’est bien passé ? voulu savoir le propriétaire.
— Oui da ! lança gaiement Thuryn en sortant sa bourse. Je vais d’ailleurs de suite vous régler.
— Vous avez le temps, mon ami. A ce propos, ma fille se disait que, peut-être, elle pourrait jouer avec la vôtre. Vous savez, dans cet établissement, les enfants de passage sont rares, surtout quand ils ont des petits chiens aussi adorables.
Les yeux de la fillette louchaient vers le chiot, qui se mit immédiatement à battre de la queue.
— C’est qu’il risque d’y prendre goût, l’animal, lança Tartara. Je ne sais pas si c’est une bonne chose. Il ne se fait plus tout jeune, et je l’ai déjà caressé plus qu’il n’en faut.
— Mais vous pourriez jouer ensemble, continua l’aubergiste.
— Moi, jouer avec une enfant ? fit la gamine, ébahie.
Elle se tourna vers ses deux acolytes, et murmura à l’oreille d’Al’Tor “ mais voyons, j’ai plus de quatre-vingt ans, je ne sais pas à quoi on joue, moi, à cet âge ! ”.
— Ne te fais pas prier, Tartara, je ne te savais pas si timide, lança Thuryn. Avec ton imagination débordante, je suis certain que vous allez très bien vous amuser. Vous n’aurez qu’à dire que le chiot est Garn le Gris, un puissant sorcier, et que vous êtes des magiciennes devant contrer ses terribles pouvoirs. Je suis sûr que vous ne serez pas trop de deux pour en venir à bout.
Tartara regarda les deux frères, passant d’un visage à l’autre, d’un regard désabusé. Avant que son attention ne soit détournée par ce qui était en train de tirer sur sa robe. C’était la petite fille, complètement hypnotisée par l’animal qui se trémoussait dans les bras de la vieille magicienne.
— Allez, dis, on joue ? fit l’enfant.
— Ouais ouais, rétorqua la magicienne. Je crois que je ne peux pas y échapper, de toute façon.
Les deux fillettes prirent la direction de la cuisine et, avant qu’elles ne disparaissent, l’enfant de l’aubergiste annonça à Tartara : “ On va aller dans ma chambre, tu vas voir, j’ai des poupées ! ”.
— On pourra peut-être faire du vaudou, alors, fut la réponse de Tartara.
— Quelle jolie petite fille vous avez là, dit alors l’aubergiste en suivant les gamines du regard. Mais vous n’avez pas peur de ce qu’on raconte depuis quelque temps ?
— De ce qu’on raconte ? répéta Thuryn. Et que raconte-t-on ?
— On ne sait pas trop si c’est une histoire qui provient des bardes, ou si c’est officiel. Mais on dit qu’un détachement de soldats aux armes étranges, et ne se déplaçant que la nuit, cherche une fillette. On ne sait pas de quelle contrée ils proviennent. Leurs armures et les symboles qui y sont dessinés sont inconnus.
— Ils recherchent également un animal de grande taille, sensé protéger l’enfant, continua un vieux buveur qui se trouvait à une table voisine. J’ai aussi entendu cette histoire. De moindre qualité que celles que l’on nous narre d’habitude, si vous voulez mon avis. On les appelle les Ombres. Parce qu’ils apparaissent et s’évanouissent dans les villages et les cités comme par magie.
— C’est vrai que les bardes en perdent, avec le temps, annonça l’aubergiste. Mais ce que je trouve très fort, c’est comment ils se font passer l’information entre eux. Par exemple, j’ai ouï dire que l’on avait vu ces Ombres à Kaleh, la ville voisine de la nôtre. C’est un marchand qui me l’a dit. C’est donc qu’un barde d’une autre cité raconte la même histoire. C’est tout de même extraordinaire, non ?
— Ou alors, tout ceci est vrai, et les Ombres étaient vraiment à Kaleh, souffla Thuryn.
— Oui, naturellement, si c’est vrai, les bardes n’ont plus de mérite... fit le vieux buveur.
— Mais dans ce cas, nous sommes en grand danger, non ? demanda Al’Tor.
— Vous n’avez rien à craindre, mes braves, continua le propriétaire de la bâtisse. Si je ne me mélange pas les pinceaux avec toutes les autres histoires que j’ai entendues ces derniers jours, il faudrait que l’enfant et son animal soient – attendez, je prends ma respiration - alliés dans l’adversité et obligés de s’associer pour combattre des forces qu’ils détenaient autrefois mais qu’ils ont perdu lors d’un effroyable combat. A ce moment là, il y a une tonne d’effets spéciaux, et les bardes hurlent que des éclairs sont tombés du ciel, et qu’un grognement, tel le tonnerre, a résonné au-dessus des terres. Et que la magie qui habitait nos deux lascars avait dès lors disparu. Donnant naissance aux Ombres.
— Mais pourquoi ? voulut savoir Thuryn.
— Parce que les Ombres sont le résultat de la magie perdue, et que si elles veulent continuer à vivre, elles doivent occire ceux qui les manipulaient autrefois, et donc la magicienne et le sorcier qui en faisaient usage, expliqua le vieux buveur.
— Ah, c’est ça que vous avez compris, vous ? lança l’aubergiste. Je croyais que les Ombres étaient les soldats des monstres qui étaient nés de la magie perdue. Je croyais qu’il y avait un dragon, dans cette histoire. J’adore les dragons.
— Non non, je ne crois pas qu’il y ait de dragon sur ce coup-là, murmura le vieux buveur, perplexe.
Les deux frères s’observèrent. La lèvre supérieure d’Al’Tor était couverte de sueur, et un filet de sang coulait doucement de l’une des narines de Thuryn.
— Ce n’est pas plutôt que la magie, devenue autonome, s’avança Thuryn, transforme tout et n’importe quoi. Qu’elle rend réelles toutes les créatures qui ont été un jour inventées. Donc il y aurait de grandes chances que les Ombres ne soient pas les seules entités nées de la magie. Qu’il y ait des dragons, des ogres et autres trolls.
— Mais dites donc, vous vous y connaissez bien, en histoires. Moi je n’avais pas compris tout ça, mais ça sonne juste, dit l’aubergiste. Il faut dire qu’elles deviennent de plus en plus compliquées, ces aventures. Et qui vous a donc aussi bien expliqué ce récit ? Vous ne seriez pas des bardes, des fois ?
Thuryn lui sourit, d’un air un peu niais.
— Je crois que nous allons aller chercher Tartara, il se fait tard, annonça Al’Tor en se levant. Nous avons de la route à faire, demain.
Ils suivirent l’aubergiste jusqu’à la chambre de l’enfant. Quand ils y entrèrent, la petite fille regardait par la fenêtre tandis que Tartara jouait avec deux poupées, les faisant parler en prenant une voix de vieille sorcière pour l’une, et de jouvencelle pour l’autre.
— Et tu croyais que ton prince charmant allait venir te sauver, pauvre gourde, mais on n’est pas dans un conte de fées, ici !
Les mains en plastique de la poupée ayant le rôle de la sorcière giflèrent le visage de la princesse égarée, jusqu’à ce que sa tête se détache de son col de tissus et tombe à terre.
— Je m’en doutais, elles sont toutes bien fichues mais n’ont rien dans le crâne !
Al’Tor lui fit lâcher les poupées et la releva avec empressement.
— Nous n’avons que trop tardé, et je crois que le moment est venu de prendre la route, dit-il.
— Ben, qu’est-ce qu’il y a, on ne dort pas là ? demanda Tartara.
— Venez voir, lança alors la petite fille. Il y a quelque chose dehors.
Tout sourire, elle se retourna vers son auditoire, le chiot entre les bras. Les deux frères la regardèrent avant que leur attention ne soit attirée par une forme de grande taille qui se dessinait à l’horizon. Ainsi que tout un tas de lumières.
— Il y aurait un feu d’artifices à Kaleh ? fit l’aubergiste, surpris.
— Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un feu d’artifices, monsieur, répondit Thuryn.
— Il y a une sacrée fête, en tout cas ! Ils vont même finir par mettre le feu à la ville à ce rythme-là.
— Je crois que c’est déjà fait. C’est Kaleh qui est en train de brûler, rétorqua Al’Tor. Parce qu’il y a un dragon en plein cœur de la ville. Vous ne le voyez donc pas ?
L’aubergiste partit d’un grand rire.
— Vous êtes décidément des bardes ! Avec ma mauvaise vue, je n’y vois goutte, mais avec toutes ces lumières visibles à des lieux à la ronde, je suis sûr que vous parviendrez à convaincre tous les naïfs que vous rencontrerez qu’il y avait bel et bien une telle créature à cette heure.
Quand le propriétaire de la bâtisse cessa de rire, il regarda autour de lui. Les deux frères, ainsi que Tartara et le chiot, avaient disparu. Il plongea les yeux dans ceux de sa fille, qui semblait perplexe.
— Qu’est-ce qu’il y a, ma petiote ? dit-il.
— Je cherche comment finissent en général les histoires dans lesquelles il y a un dragon.
— Le héros le pourfend, bien sûr, pour que la paix revienne sur les terres, fit l’homme. Comment cela pourrait-il finir autrement ?
— Mais avant ça, pour les gens comme nous. Je veux dire, avant que le dragon ne soit tué par le héros ? Il fait quoi, le dragon ?
— Les pauvres gens sont font dévorer, bien sûr ! Sinon pourquoi le héros irait combattre le dragon ? Mais que d’histoires en une soirée, lança-t-il, et moi qui adore celles avec des dragons ! Et voilà même que l’on me place dans l’histoire, et que l’on me dit que je vais y passer, ainsi que mon auberge ! Mais que d’aventures !
Et l’aubergiste de se mettre à rire, à rire, au point d’en pleurer.
Puis il réalisa qu’il faisait chaud. Que la température, à cette heure, se devait normalement d’être au plus bas. Cela l’intrigua. Il s’approcha de la fenêtre, grimaça en tentant d’ajuster sa vision pour découvrir ce qui se tramait à l’extérieur.
— Dis-moi ce que tu vois, veux-tu ? demanda-t-il à sa fille.
— Un dragon.
— Non, l’histoire est finie maintenant. On redevient sérieux. Alors, que vois-tu ?
— Un dragon. Un gros dragon qui s’amène vers nous, brûlant tout sur son passage.
Après un court instant de silence pendant lequel la gamine fixa son père, elle lui demanda :
— Dis papa, tu crois que c’était eux les héros qui vont nous sauver ?


4


— Faut foutre le camp d’ici, oui ! hurla presque Al’Tor.
Ils avaient fui la cité, et rapidement décidé de se mettre à courir étant donné que le cheval de labour n’allait décidément pas assez vite. Thuryn avait installé Tartara sur ses épaules, tandis qu’Al’Tor traversait les champs à toute vitesse le chiot entre les bras.
— Un dragon, mais quelle idée aussi d’inventer des choses pareilles ! cracha Thuryn.
Après une dizaine de minutes de course, ils s’arrêtèrent, à bout de souffle.
— Vous savez, fit alors Tartara, cela ne sert à rien de fuir. C’est après Garn et moi qu’elle en a, la magie. Elle veut nous faire disparaître de la surface de la terre afin de s’assurer que l’on ne pourra jamais l’absorber de nouveau. Faut dire, si j’étais à sa place, je ferais la même chose, hein ?
— Alors, on est foutus ! fit Al’Tor. Personne n’a jamais tué un vrai dragon. En plus, nous, on a même pas d’armes, alors !
— Les dragons ne se tuent certainement pas avec des armes, le gronda la magicienne. Quel idiot irait croire une chose pareille ?
— Mon Dieu, il est là ! cria alors Thuryn.
Gigantesque, le dragon emplissait le ciel. Ses ailes battaient avec une telle force qu’elles faisaient plier les arbres tant elles déchaînaient des vents violents. Montrant ses crocs, il crachait des jets de flammes qui venaient incendier les différentes sections de la cité.
— On est grillés, il nous a vus ! lança Al’Tor, en pleurs.
Tartara alla chercher le chiot dans les mains de l’homme, le cala sous son bras, puis s’avança vers la bête. Cette dernière descendit du ciel et vint se poser à quelques dizaines de mètres de l’enfant. Une armée de soldats aux armures luminescentes les entourèrent rapidement. Les Ombres servaient la toute puissance de la magie matérialisée dans ce qui ressemblait à un dragon. Bien que nul n’en avait jamais vu.
— On dirait que c’est ici que cette histoire s’arrête, dit le dragon d’une voix grasse.
— Bien sûr que non, quelle idée ! lança la fillette. C’est ici que tout commence, au contraire. La Grande Aventure, contée par deux frères qui ont compris, même s’ils auront été aidés par une gamine, que si la magie puisait dans les contes pour en tirer toute sa force, c’était également là toute sa faiblesse. Parce qu’il suffit, après tout, de conclure l’histoire comme on le sent, pour que tout se termine bien. Et que pour ça, la magie n’a jamais eu son mot à dire...
L’enfant se tourna vers les deux hommes, qui se tenaient agenouillés loin derrière elle, cherchant à se faire tout petits.
— Vous savez que, pour devenir barde, on demande à ceux qui le souhaitent de parcourir le monde à la recherche d’une histoire à raconter. Ce stage d’entrée est appelé la Grande Aventure. Les prétendants au statut de barde reviennent ainsi avec une histoire vraie, la plus extraordinaire qui soit ; et c’est seulement lorsqu’ils deviennent bardes qu’ils obtiennent le droit de raconter de fausses histoires que beaucoup croiront comme étant vraies. Je pense que vous avez parfaitement réussi ce stage. Maintenant, il serait temps d’inventer la fin de ce récit.
Les deux frères, tous deux en pleurs, s’observèrent. Puis ils levèrent la tête vers le dragon. La créature attendait. Elles ne pouvaient rien faire d’autre que d’attendre. Elle était née par l’Histoire, et finirait par Elle.
Et l’Histoire raconte que le dragon écouta le récit des deux conteurs jusqu’à la fin de la nuit. Qu’il pleura quand on lui narra que, pour la première fois, il ne serait pas détruit par le héros à la fin de l’histoire, mais qu’il s’envolerait vers de nouvelles terres dans lesquelles l’attendaient d’autres créatures de légendes.

L’Histoire raconte également que les deux frères voyagèrent dès lors à travers le monde, inventant les aventures les plus merveilleuses qui soit. Qu’ils disparurent un jour de printemps, alors qu’ils avaient fait leur temps sur Terre. Des récits, plus rares, connus simplement par quelques initiés, narrent qu’un dragon vint les chercher alors qu’ils tenaient à peine sur leurs jambes, toujours désireux malgré leur grand âge de raconter mille et unes aventures à qui voulait les écouter, et qu’il les emmena à travers le ciel.
Là où vivent les légendes...


Grégory Covin




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Une très bonne nouvelle auquelle j\'ai pris beaucoup de plaisir à lire !

 





   
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