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Le Chemin de Croix

Auteur de recits


Récit écrit par Grégory Covin.
Auteur homme.    Contacts de l'auteur : gregory.covinfreefr



histoire publiée le 07-02-2016
Catégorie :Romans, Nouvelles, Micronouvelles, Récits historiques
Histoire 8538-g354

Titre : Le Chemin de Croix

Nouvelle  Angoisse 
 
 

Le Chemin de Croix


Je ne sais pas depuis combien de temps je cours. Contre le temps. Contre les autres. Contre moi-même. Enfant, je me souviens m'être enfui, soudainement pris de panique, et avoir arrêté ma course des centaines de mètres plus loin, en réalisant que la voix qui me parvenait était celle de mon père. Il avait voulu me faire peur. Il avait réussi.
Aujourd'hui, je cours encore. En quelque sorte, pour ma survie. Vous ne me connaissez pas. Je n'ai jamais rien remporté. Je n'ai jamais rien gagné. Pas de quoi être fier. Et pourtant, je suis là. Je ne suis que douleurs, une mécanique bien huilée qui n'est composée que d'une paire de jambes sans cesse en mouvement, celui d'un balancier, et deux yeux qui fixent l'horizon avec cet ultime but d'aller toujours plus loin. Plus encore, je suis une voix, un écho qui m'encourage, qui me fait croire que la victoire est au bout du chemin. Parfois, elle se fait entendre, à voix haute, dans les moments les plus difficiles ; dans les montées, quand les muscles sont sur le point de se rompre. Quand je me demande pourquoi - pour qui - je fais ce chemin de croix.
Tour de France 2015. Le temps est magnifique. Les routes sont bordées de fleurs gigantesques à figures humaines. Leurs pétales s'ouvrent à mon passage, et parfument d'encouragements ce chemin que je suis depuis ce qui me semble être une vie bien menée. Je vais si vite que je ne reconnais aucun visage ; je doute également qu'ils reconnaissent le mien. Je leur souris. Je crois que je pleure un peu. Ou peut-être n'est-ce là que quelques gouttes de sueur. Il fait si chaud. Mon maillot me colle à la peau, me donnant la sensation de soulever des tonnes de chairs, de vêtements gorgés d'eau, quand je me relève ou bouge quelque peu les bras.
La descente me donne l'impression de glisser. L'air me caresse le visage, et m'aspire comme si je me tenais sur les rails d'un toboggan gigantesque. Curieusement, je me sens en sécurité. Pas un regard en arrière. Je laisse ce que je suis derrière moi, et fonce vers ma destinée. La victoire. Quelle qu'elle soit.
Je traverse un petit bois. Sans aucun doute le dernier, tant l'arrivée me semble proche à présent. La température y est plus agréable. Même si je ne suis plus qu'une machine qui ne fait qu'avancer, en équilibre sur un curieux anneau de Möbius, sur une route qui pourrait être sans fin, j'apprécie le paysage. Ses couleurs apaisantes. Son humidité qui laisse s'évaporer mille parfums végétales. Des senteurs qui me font grimacer, serrer des dents, tant elles me ramènent aux plaisirs réels que je m'interdis depuis des heures. Celui de goûter à ce qui m'entoure, de prendre le temps de vivre, d'observer, de humer, cet univers fabuleux que je traverse comme une étoile filante. Brûlant mes calories, comme pris de panique que ma lumière se meure et que je m'éteigne, perdant progressivement ma vitesse, pour tomber sur le bas côté, privé de forces.
Je sors du bois. J'aperçois le village, au loin. La foule. Les drapeaux. La destination suprême. La fin du voyage. Celui de la souffrance, de l'effort inhumain ; et pourtant je regrette déjà que mon voyage se termine. Quelle belle aventure ! J'ai peur qu'il s'agisse de la dernière, que la vie ne m'autorise pas une autre chance de me battre. D'affronter mes semblables, d'être capable de combattre la douleur, de la maîtriser pour ne faire qu'un avec elle, pour qu'elle devienne une force. Un élément inébranlable de ma volonté.
Tel un oiseau ayant trouvé sa proie, je prends mon envol. La route serpente, donnant la sensation de se tordre sur elle-même, dernier piège avant que la lutte morale ne se termine, puis je fais face à la dernière ligne droite. Je ne me retourne pas. Pour la première fois, je sens une présence derrière moi. Sur le point de me doubler. Sur ma gauche ? Sur ma droite ? J'ai l'impression qu'ils sont deux, chacun attendant mon choix pour me dépasser. Je suis tenté de m'écarter de ma trajectoire, pour leur barrer le chemin, les obliger à signaler leur présence. Mais je ne fais rien. Je les sens toutefois plus proches, plus déterminés, comme s'il sentaient ma peur et s'en délectaient. Leurs roues frottant contre la mienne, pour tenter de me faire tomber. Tous les coups sont permis. J'imagine leur sourire, leur regard braqué, tout comme moi, sur la ligne d'arrivée. Leur rage de vaincre. S'ils n'ont pu rattraper le premier, ils veulent me battre, me dépasser. M'humilier, au dernier moment. Me mettre K.O., à la dernière seconde du dernier round.
Je repense à mon père. A la peur que j'avais eue. J'avais inventé une horreur indicible derrière moi, qui m'avait fait courir comme jamais je n'avais couru et ne courrai jamais ; qui m'avait fait oublier la douleur, l'envie d'avertir mes proches du danger. Mon objectif n'avait été alors que d'avancer, pour sauver ma vie. Et tant pis pour celle des autres.
Je repense à cet instant que je n'ai jamais oublié. A cette curieuse leçon de vie. La peur de ce qui se trouve derrière notre épaule. De ce que l'on ne voit pas mais que l'on imagine avec une telle certitude que l'intangible devient réel. Et je sens alors mes jambes augmenter leur cadence. J'entends mon cœur, pourtant épuisé, exploser dans ma poitrine. Il y a quelque chose derrière moi. Et si ce ne sont pas des coureurs, alors qu'est-ce que cela peut bien être ?
J'entends la foule. Leurs cris ne sont que des hurlements de terreur. Leurs mains ne font qu'indiquer ce qui me poursuit, sans relâche. Une chose qui est sortie des bois, et m'a pris en chasse. Pour me dévorer, pour m'emmener dans sa tanière, et se repaître de mes os, de mes muscles meurtris. Elle sait que si je flanche, je ne pourrais redémarrer, déployer de nouveau mes ailes pour la fuir. Alors j'accélère encore, totalement paniqué. Je cligne des yeux, tant la sueur coule sur mon visage. Je déglutis. Je suis assoiffé, mais il est trop tard pour boire, pour ne serait-ce penser à boire.
Je traverse la ligne d'arrivée.
Les hurlements n'en finissent pas de s'élever. Me faisant presque chuter, tant ils en deviennent insupportables. La chose est dernière moi, bien réelle. Cela ne fait plus aucun doute. Je vois la foule qui s'écarte, réalisant que si la créature me poursuit, elle peut les blesser dans sa frustration. Dans sa rage de me voir à sa portée et de ne pas pouvoir me prendre. Une rage que je connais, tant je l'ai digérée toutes ces fois où, une petite voix, au plus profond de mon être, me susurrait d'abandonner. Que c'était de la folie de vouloir continuer. Mais je ne l'ai pas écoutée. Et le monstre ne l'écoutera pas non plus ; il courra, bondira, muscles bandés et la gueule béante, jusqu'à ce qu'il atteigne sa proie.
La ligne d'arrivée est loin derrière moi à présent. Mais je ne ralentis pas. Pour rien au monde je ne m'arrêterai. Je ne suis que douleurs. Je ne suis que chair tourmentée. Ma raison ne se résume qu'à une seule pensée : courir, encore et encore, pour vivre. Pour survivre.
Pour lui échapper.


Grégory Covin



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Haletant. Le suspens reste entier. Nous sommes tous ou presque ce coureur acharné. J'attends la suite. Son corps va lâcher. Quelle leçon va-t-il tirer de cette course folle ?

 

 

Merci !

 

 

Très bien 19 sur 20 bien mais pas très heureuses

 





   
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